Une confusion fréquente : commencer par l’histoire d’une maman

Quand j’ai rencontré Mme Simone, sa fille venait d’entendre deux mots qui résonnaient fort : “Alzheimer” et “corps de Lewy”. Dans leur quotidien, la frontière paraissait floue. Fatigue, inquiétude, sentiment d’être submergée de questions : “Pourquoi maman oublie, mais aussi, pourquoi voit-elle des choses qui ne sont pas là ? Est-ce vraiment Alzheimer ou… autre chose ?” C’est souvent dans ces moments-là que la différence entre Alzheimer et la démence à corps de Lewy devient essentielle. Parce qu’elle n’est pas si évidente, même pour les professionnels.

Deux maladies, beaucoup de points communs

Alzheimer et démence à corps de Lewy (souvent abrégée en DCL) partagent des ressemblances. Dans les deux cas, la mémoire s’efface peu à peu, l’autonomie se perd. Les familles sont confrontées à des troubles de l’orientation, des difficultés de langage, des gestes plus lents... Pourtant, ce ne sont pas tout à fait les mêmes maladies, ni tout à fait les mêmes combats à mener.

Avant d’entrer dans le détail, rappelons quelques chiffres souvent peu connus :

  • La maladie d’Alzheimer touche environ 1,2 million de personnes en France (source : Fondation Recherche Alzheimer, 2023).
  • La démence à corps de Lewy concernerait 10 à 15% de toutes les démences, soit entre 150 000 et 200 000 personnes en France (source : France Alzheimer, INSERM).

C’est moins répandu qu’Alzheimer, ce qui explique qu’on en parle moins. Mais le quotidien des familles peut être bousculé d’une façon très différente.

Alzheimer : l’oubli qui s’installe

On connaît souvent Alzheimer par un symptôme clé : la mémoire qui défaille. Mais la maladie d’Alzheimer, c’est plus précis. Elle commence en général (mais pas toujours) par la mémoire récente. Oublier un rendez-vous, ne plus retrouver un mot, se perdre sur un trajet connu. Puis, petit à petit, d’autres fonctions cognitives sont concernées : attention, langage, organisation. Ce n’est qu’ensuite que surviennent les troubles du comportement (agitation, anxiété, parfois agressivité).

Ce qu’on observe fréquemment dans Alzheimer (points-clés cliniques) :

  • Installée lentement : Les troubles évoluent sur plusieurs années, débutent doucement.
  • Mémoire très touchée dès le départ : D’abord la mémoire des faits récents, puis celle des événements anciens.
  • Repères dans l’espace et le temps bouleversés : Difficulté à reconnaître les lieux, à s’orienter dans la journée.
  • Langage : Trou de mémoire pour les mots, phrases parfois incomplètes, phrases répétées.
  • Personnalité modifiée lentement : Souvent de l’apathie, un repli sur soi.

Des troubles très spectaculaires (comme des hallucinations, des raideurs très marquées…) sont rares dans la phase initiale.

Démence à corps de Lewy : réversible un jour, imprévisible toujours

La démence à corps de Lewy (DCL) est souvent mal connue, y compris par les proches et les soignants. J’ai accompagné des familles qui, pendant des mois, pensaient vivre “un Alzheimer bizarre”. Mais la DCL a des particularités.

  • Fluctuation : L’état de la personne peut varier énormément sur une même journée. Il y a des moments “de pleine présence”, suivis de grands décrochages. Parfois d’une heure à l’autre.
  • Hallucinations visuelles : Environ 80% des malades voient “des choses”, souvent très détaillées (enfants, animaux, personnes dans la pièce). Ces hallucinations surviennent tôt, parfois même avant la perte de mémoire (source : Fédération Française des Centres Mémoire). Elles sont typiques de la maladie, contrairement à Alzheimer.
  • Troubles moteurs de type Parkinson : Raideurs, démarche lente et instable, chutes fréquentes, parfois tremblements. Ces symptômes peuvent apparaître très tôt, bien avant les pertes de mémoire importantes (source : France Parkinson).
  • Hypersensibilité aux médicaments : Les neuroleptiques (utilisés pour l’agitation) peuvent déclencher des réactions très graves dans la DCL. Un point crucial dont on parlera plus loin.
  • Sommeil perturbé : Beaucoup de personnes font “des cauchemars éveillés”, crient, bougent beaucoup la nuit. On parle de trouble du comportement en sommeil paradoxal, retrouvé chez près de 70% des patients (source : Inserm).

La mémoire, dans la démence à corps de Lewy, n’est pas toujours la première touchée. Parfois, la personne continue à bien se souvenir du passé, alors même que le corps déraille et que la perception de la réalité vacille.

Face à face : Alzheimer vs Démence à corps de Lewy — les différences majeures

Alzheimer Démence à corps de Lewy
Début de la maladie Mémoire, troubles du langage et de l’orientation Fluctuations de l’attention, hallucinations, troubles moteurs
Evolution des symptômes Lentement progressive, mémoire toujours au premier plan Chutes, hallucinations, apparition de symptômes moteurs à tout moment
Hallucinations Rares et tardives Fréquentes et précoces (visuelles surtout)
Troubles moteurs Secondaires et modérés Précoces, rappelant Parkinson
Réaction aux médicaments Neuroleptiques utilisés prudemment Risque élevé de réaction grave (syndrome malin des neuroleptiques)
Sommeil Relativement épargné au début Trouble du sommeil très fréquent, agité

Pourquoi c’est si important de faire la différence ?

Vous êtes nombreux à me demander : “Est-ce que ça change vraiment quelque chose de savoir si c’est Alzheimer ou une DCL ?” Oui, et pas seulement pour poser un nom. Le diagnostic a des conséquences directes, à la fois médicales et au quotidien :

  • Médicaments : Les traitements de la mémoire (inhibiteurs de la cholinestérase) sont plus efficaces dans la DCL que dans Alzheimer, surtout sur les hallucinations. À l’inverse, certains psychotropes sont dangereux pour la DCL (neuroleptiques classiques). D’où la nécessité d’un diagnostic précis.
  • Accompagnement : Les fluctuations nécessitent d’adapter vos règles du quotidien. Par exemple, différer une activité importante à un moment où la personne “est mieux”. Ce “faux-espoir-rechute” est très typique de la DCL : il n’est pas lié à un refus ou à un caprice.
  • Risque de chute : Les troubles moteurs, parfois présents dès les premiers mois dans la DCL, imposent d’aménager le domicile beaucoup plus tôt que dans Alzheimer. Un tapis ou un seuil deviennent des pièges, alors que la veille, “tout allait bien”.
  • Soutien psychologique : Les hallucinations impressionnent (et inquiètent) souvent plus les enfants ou petits-enfants que les oublis. Expliquer que “le cerveau voit des choses qui ne sont pas là, mais pour lui, c’est vrai” aide à lever la peur, mieux réagir, et à éviter l’affrontement.

Diagnostic : comment les médecins tranchent-ils ?

L’examen clinique reste la pierre angulaire. C’est principalement l’observation des symptômes qui guide le diagnostic, soutenu par quelques examens :

  • IRM cérébrale : Peut montrer une atrophie (réduction) de l’hippocampe dans Alzheimer ; elle est habituellement moins marquée dans la DCL, surtout au début.
  • Scintigraphie cérébrale (DAT-SCAN) : Très utile dans la DCL pour observer des anomalies de fonctionnement de certaines zones du cerveau (ganglions de la base). C’est un examen recommandé par la Haute Autorité de Santé en cas de doute.
  • Tests neuropsychologiques : Ils détaillent le profil de troubles (mémoire, attention, orientation…). Certaines difficultés (notamment la fluctuation ou l’attention divisée) sont beaucoup plus marquées dans la DCL.
  • Entretien avec les proches : Les récits des aidants sont précieux, surtout pour décrire les moments de “présence” et d’“absence”, collecter les anecdotes sur les hallucinations ou les chutes.

Mais il faut le dire : même les spécialistes hésitent parfois. Il existe des formes “mixtes”, et chez les personnes très âgées, les deux maladies peuvent coexister.

Les situations du quotidien : que faire face aux symptômes ?

Face à la mémoire qui flanche (Alzheimer principalement)

  • Favoriser les repères : routines stables, affichettes, objets familiers visibles.
  • Limiter les informations demandées en même temps : un message simple à la fois.
  • Encourager les activités qui permettent de “reprendre confiance”, même simples (plier des essuie-tout, arroser les plantes).

Ne pas culpabiliser : il est normal d’être lassé de répéter cent fois. La patience a ses limites.

Face aux hallucinations et fluctuations (DCL en priorité)

  • Ne pas contredire frontalement. Dire “c’est faux” aggrave souvent le trouble. Privilégier : “Je comprends que tu le vois / que tu y crois.”
  • Instaurer des rituels pour apaiser : lumière douce, présence rassurante, un objet “transition” pour la nuit.
  • Observer les moments où la personne est le plus “présente” pour organiser les rendez-vous ou les sorties à ces heures-là.
  • Limiter les déplacements et objets au sol (tapis, petits meubles) pour diminuer les risques de chute.

N’attendez pas d’être au bout du rouleau pour demander de l’aide. Les centres mémoire, les équipes mobiles, les associations sont là pour accompagner — et alléger, un peu.

Le regard sur la maladie : changer de posture

Vous faites déjà beaucoup. Les syndromes à corps de Lewy sont parmi les plus difficiles à accompagner, à cause de l’imprévisibilité. Si aujourd’hui, la personne que vous aimez a réussi à prendre son petit-déjeuner “presque comme avant”, c’est une victoire. Prenez-la.

Il y aura des jours de doute, des moments d’agacement. Mais il y aura aussi ce sourire soudain, cette reconnaissance d’une voix familière, ces minutes de complicité inattendues. C’est ce chemin-là qui mérite d’être honoré, pas seulement la lutte contre les troubles.

Pour aller plus loin (ressources recommandées)

Parler, partager votre expérience, oser poser vos questions au médecin, c’est déjà transformer la “solitude du diagnostic” en une route possible. Ce n’est jamais parfait, mais vous ne traverserez pas ce chemin seul.

En savoir plus à ce sujet :