Quand la question de l’hérédité débarque dans la famille

Je me souviens d’un après-midi au service mémoire, une fille, la quarantaine, me demande après le diagnostic de sa mère : « Est-ce que c’est de ma faute ? Est-ce que je vais avoir Alzheimer moi aussi ? » Derrière cette question, il y a une inquiétude qu’on retrouve très souvent : la maladie d’Alzheimer est-elle transmissible ? À quel point la génétique intervient-elle ? Et devons-nous, en tant qu’enfants ou petits-enfants, nous inquiéter pour notre propre avenir ?

Ce sujet peut être vertigineux. Entre culpabilité, angoisse, fantasmes sur « le gène coupable » et idées reçues, on finit parfois par éviter d’en parler. Pourtant, la science avance et il est possible aujourd’hui de faire le point sur ce que l’on sait – et de mettre en lumière ce qui relève du mythe.

Que dit la recherche ? La part de la génétique dans la maladie d’Alzheimer

Selon la Fondation Alzheimer et l’INSERM, 60 à 70 % du risque de développer la maladie d’Alzheimer est attribuable à des facteurs génétiques (INSERM, 2023 ; Fondation Recherche Alzheimer). Mais attention : ce chiffre ne signifie pas que la maladie se transmet forcément « de parent à enfant ».

La réalité est plus nuancée. On distingue en fait deux grandes formes de la maladie d’Alzheimer :

  • La forme familiale (génétique dite « monogénique ») : très rare, moins de 1 % des cas
  • La forme dite « sporadique » : l’immense majorité, liée à l’accumulation de facteurs génétiques et environnementaux

La maladie d’Alzheimer familiale, une exception… mais une réalité bien lourde

Dans de très rares familles, la maladie d’Alzheimer suit une transmission dominante. Cela signifie que lorsqu’une mutation d’un gène particulier est présente, le risque de développer la maladie est extrêmement élevé, souvent avant 65 ans (voire dès 30-40 ans).

  • Les gènes impliqués : APP, PSEN1, PSEN2.
  • Ce que disent les chiffres : moins de 1 % des cas d’Alzheimer relèvent de ces mutations (Association France Alzheimer, 2023)

Ce sont des situations qui bouleversent des lignées entières, parce que chez ces familles, la question de l’hérédité n’est pas une crainte diffuse, mais un risque très concret. Lorsqu’une de ces mutations est retrouvée, il existe alors un risque de transmission de 50 % à chaque enfant.

À ce stade, on parle d’une situation accompagnée de près par des spécialistes en génétique et une prise en charge psychologique, car le choix de se faire tester, d’annoncer (ou pas) la nouvelle à ses enfants, peut être particulièrement complexe.

Pour la grande majorité : des risques « multifacteurs »

Pour la très grande majorité des familles, la maladie d’Alzheimer ne se transmet pas directement « de génération en génération », même s’il arrive d’avoir plusieurs cas dans une même famille. On qualifie ce risque de multifactoriel : un enchevêtrement de petits risques, liés à l’hérédité, mais aussi à l’âge, aux habitudes de vie, à des facteurs cardiovasculaires, et à l’environnement.

Le gène APOE (apolipoprotéine E) a fait beaucoup parler de lui. Il existe sous plusieurs formes (ou « allèles») : APOE 2, APOE 3, APOE 4. Or, posséder au moins une copie de l’allèle APOE 4 augmente le risque de développer Alzheimer (jusqu’à multiplié par 3 si on en a une copie, par 10 à 12 si on en a deux). Mais attention : cela ne signifie pas qu'on développera forcément la maladie, ni que l'on ne risque rien si on ne porte pas cet allèle.

  • Environ 15 à 20 % de la population porte au moins une copie d’APOE4 (INSERM).
  • Mais la majorité des porteurs de l’APOE4 ne développeront jamais Alzheimer.
  • Inversement, certaines personnes sans ce gène peuvent en présenter les premiers signes.

À ce jour, on a identifié plus de 30 facteurs de risque génétiques qui, mis bout à bout, augmentent – un peu – les chances d’être concerné… mais aucun, seul, ne signe la maladie (génotypage du génome entier, projet IGAP, 2022).

Pourquoi plusieurs cas dans une même famille ?

La tentation est forte, lorsqu’on a vu plusieurs membres de sa famille touchés (parents, oncles, tante…), de penser que l’on est condamné. Mais dans la majorité des cas, cela s’explique par une combinaison de facteurs partagés :

  • L’âge : c’est LE facteur majeur. L’espérance de vie augmentant dans une famille, on observe logiquement plus de cas.
  • Le mode de vie : alimentation, niveau d’activité physique, habitudes sociales. Les familles partagent souvent le même mode de vie, ce qui pèse.
  • Les facteurs de santé : hérédité de l’hypertension, du diabète, du cholestérol, qui sont aussi des facteurs aggravants.
  • Et, bien sûr, une fraction du risque liée à l’ADN, mais bien moindre que ce que l’on imagine souvent.

La science rappelle que moins de 5 % des cas d’Alzheimer sont vraiment d’origine génétique clairement identifiée (Alzheimer Europe).

Faut-il faire un test génétique ? Ce qu’il faut savoir

C’est une question que j’entends régulièrement : « Est-ce qu’on peut faire un test pour savoir si on va développer Alzheimer ? »

  • En pratique, le dépistage génétique ne se propose QUE pour des formes familiales précoces et lorsqu’il y a plusieurs cas dans une fratrie avec des diagnostics confirmés avant 65 ans.
  • Aucun test de routine n’est proposé pour la grande majorité des cas sporadiques. L’analyse de l’APOE4 n’est pas recommandée en dehors de certains protocoles de recherche, car elle ne donne pas un résultat prédictif fiable : savoir que l’on porte l’APOE4 n’autorise ni à rassurer, ni à s’alarmer.

L’accompagnement par des généticiens et des psychologues est alors indispensable. On n’est jamais obligé d’être testé. Et ce choix est toujours personnel.

Les autres facteurs : génétique et prévention, on en est où ?

La génétique, ce n’est pas une fatalité. Les chercheurs estiment que jusqu’à 40 % des cas d’Alzheimer pourraient être évités ou retardés grâce à la prévention et à l’agir sur les facteurs modifiables (Commission Lancet, 2020).

  • Arrêter de fumer, limiter l’alcool, stimuler l’activité cognitive, protéger son audition, prévenir l’isolement social, soigner sa tension… Autant de leviers qui influent parfois davantage que le bagage génétique.
  • Même pour les familles à risques, un mode de vie sain est bénéfique : il n’efface pas le risque, mais il peut retarder l’apparition des symptômes, parfois de plusieurs années.

Ce sont de petits pas, à la portée de beaucoup, et sur lesquels nous avons une vraie marge de manœuvre.

Ce que disent les familles : entre anxiété, soulagement et choix de vie

Les questions sur la génétique ravivent souvent beaucoup d’émotions : parfois, la peur, parfois une forme de soulagement (quand on comprend que « ce n’est pas de sa faute »). Je rencontre aussi des familles qui oscillent : « Est-ce que mes enfants doivent le savoir ? » « Et s’ils veulent des enfants à leur tour ? ». Ce sont des réflexions essentielles, qui invitent — parfois pour la première fois — à parler de ces sujets en famille, avec du temps et de la délicatesse.

Certains choisissent d’entamer des tests, d’autres non. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse : chaque histoire, chaque famille, chaque rapport à la maladie est unique. Parfois, comprendre ces mécanismes permet de déculpabiliser.

Ce qui change (ou pas) pour vous aujourd’hui

La génétique joue un rôle dans la maladie d’Alzheimer, oui, mais pour la plupart d’entre nous, il n’est ni tout-puissant, ni une condamnation.

  • Si vous avez plusieurs cas dans votre famille, cela ne signifie pas que vous serez forcément concerné, ni que vos enfants le seront.
  • Vous pouvez — et il est légitime de le faire — en parler à votre médecin, qui saura quand orienter vers un service spécialisé.
  • Même dans les situations avec un risque génétique avéré, rien ne remplace l’écoute, la bienveillance et l’accompagnement.

Peser le pour et le contre, se poser des questions, vouloir se prémunir : tout cela est normal. Et, à tout moment, il existe des professionnels formés pour vous écouter, sans jugement.

À retenir et à partager : la génétique n'est qu’un chapitre de l’histoire d’Alzheimer

  • La maladie d’Alzheimer est très rarement purement génétique.
  • L’immense majorité des cas relève de multiples facteurs, génétiques et environnementaux.
  • Il existe des tests génétiques, mais ceux-ci ne concernent qu’une toute petite minorité de familles.
  • Les recherches continuent, et chaque cas doit être discuté avec un professionnel de santé.
  • Au quotidien, il y a toujours des actions à mettre en place, des choix à accompagner et à respecter.

Vous vous posez des questions, vous sentez l’angoisse monter ? Vous n’êtes pas seuls. Les équipes mémoire, les professionnels en génétique, et de plus en plus de ressources en ligne ou en association, sont là pour avancer avec vous, un pas à la fois.

Et ça, on ne le dira jamais assez : même avec un risque dans la famille, il est possible d’avoir des années sereines, de profiter des bons moments, et de préserver ce qui compte.

Si vous souhaitez partager des témoignages, ou des questions sur cette thématique, n’hésitez pas à laisser un commentaire, ou à faire suivre cet article à d’autres proches concernés.

Parce qu’Alzheimer, au fond, nous concerne tous — et la génétique, n’en est qu’une des facettes.

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