Entrer dans l’épaisseur du mystère : la maladie d’Alzheimer, maladie de tous les doutes

J’entends souvent, au détour d’un couloir d’EHPAD ou après une consultation mémoire, cette question pleine de désarroi : “Mais pourquoi ?” Pourquoi papa, ou maman, ou son conjoint ? Pourquoi si jeune, ou pourquoi après une vie en pleine santé ? Derrière la colère et la tristesse, il y a ce besoin viscéral de comprendre. Et je vous l’avoue, la science elle-même cherche encore une grande partie de la réponse. Mais en quinze ans, j’ai vu les questions évoluer : on ne parle plus seulement de “la génétique” ou du “vieillissement normal”. La recherche avance, tâtonne, recule parfois, mais éclaire peu à peu les rouages de cette maladie complexe.

Un chiffre, une réalité : nous sommes tous concernés

En France, plus d’1,2 million de personnes vivent aujourd’hui avec la maladie d’Alzheimer ou une maladie apparentée (source : Fondation Alzheimer 2024). Un chiffre qui pourrait doubler d’ici 2050 selon les projections de Santé Publique France. Voilà pourquoi comprendre, même partiellement, ce qui déclenche la maladie est devenu un enjeu collectif majeur.

Démêler l’écheveau : ce que l’on sait du cerveau malade

Je vais tenter de vous guider à travers les pistes explorées par la recherche, sans jargon inutile, mais sans rien édulcorer non plus. Parce que comprendre, pour certains, c’est une manière d’apprivoiser l’inacceptable.

Les plaques amyloïdes et la protéine Tau : le tandem de la maladie d’Alzheimer

On entend beaucoup parler des “plaques” et des “dépôts” dans le cerveau. Les scientifiques les étudient depuis plus de 100 ans, depuis qu’un médecin allemand, Aloïs Alzheimer, a observé pour la première fois ces anomalies chez une patiente.

  • Plaques amyloïdes : Ce sont des amas d’une protéine nommée amyloïde bêta, qui s’accumulent entre les cellules du cerveau. On pensait au départ qu’elles étaient la cause principale de la maladie. Mais beaucoup de personnes âgées présentent ces plaques sans pour autant perdre la mémoire. Aujourd’hui, on sait que leur présence ne suffit pas à expliquer la maladie.
  • Protéine Tau : À l’intérieur des neurones, la protéine Tau devient anormale, s’emmêle et finit par bloquer leur fonctionnement. On observe que les troubles apparaissent souvent là où la protéine Tau est la plus altérée, en particulier dans l’hippocampe, siège de la mémoire.

Ce qu’il faut retenir : la maladie d’Alzheimer, c’est bien plus qu’une histoire de “dépôts”. Plaques et filaments sont comme les traces visibles d’un processus encore mal élucidé.

Pour aller plus loin : les traitements qui visaient à faire disparaître les plaques amyloïdes n’ont pas toujours permis d’améliorer la mémoire. Cela montre que la maladie a des causes multiples (source : Institut du Cerveau, 2023).

Génétique : héritage ou hasard ?

Quand une mère, un père ou plusieurs membres d’une même famille sont atteints, la question de la transmission se pose souvent. Est-ce “dans nos gènes” ?

  • Formes familiales (rares) : Moins de 1 à 2 % des cas d’Alzheimer sont dus à des mutations génétiques clairement identifiées (gènes APP, PSEN1, PSEN2). Elles touchent plutôt des personnes jeunes, souvent avant 65 ans. Dans ces familles-là, le risque de transmission est très élevé.
  • Risque “ordinaire” : Dans la grande majorité des cas, les gènes n’expliquent qu’en partie le développement de la maladie. Le facteur de risque génétique le plus connu est le gène ApoE4 : le posséder augmente le risque mais n’est ni nécessaire, ni suffisant pour déclarer la maladie. Vous pouvez avoir un ou deux gènes ApoE4 et rester en bonne santé ; ne pas les avoir et être concerné.

Ce que la recherche montre : l’hérédité “classique” concerne peu de familles. Mais il existe une vulnérabilité génétique partagée, qui, combinée à d’autres facteurs, peut fragiliser certains cerveaux.

À noter : les tests génétiques sont rarement proposés si personne d’autre n’est touché à un âge jeune dans la famille (source : France Alzheimer).

Le cerveau, organe vulnérable : facteurs de risque à surveiller

Parler des causes sans aborder les facteurs de risque, ce serait occulter une grande part de ce que nous savons aujourd’hui. Parce que le contexte de vie, l’environnement, l’état de santé général influencent aussi la survenue de la maladie.

  • L’âge : premier facteur de risque, plutôt qu’une “cause”. Le risque augmente très nettement après 65 ans. Mais cela ne veut pas dire “vieillir = obligatoirement Alzheimer”.
  • Maladies cardiovasculaires : hypertension, diabète, cholestérol élevé fragilisent les vaisseaux du cerveau. De nombreux travaux montrent que prévenir ces maladies protège aussi, en partie, du risque d’Alzheimer (source : The Lancet Commission, 2020).
  • Niveau d’études : un “capital cognitif” plus élevé — lié à l’éducation, la stimulation intellectuelle — semble protéger le cerveau plus longtemps, en retardant l’apparition des symptômes.
  • Traumatismes crâniens : des lésions anciennes, même oubliées, peuvent augmenter le risque, surtout si elles ont été graves ou multiples.
  • Isolement, dépression, troubles sensoriels non corrigés : tout ce qui “appauvrit” la vie relationnelle et sensorielle du cerveau l’expose à une plus grande fragilité.

À l’heure actuelle, il existe douze facteurs de risque potentiellement modifiables, selon les experts internationaux (rapport de la commission The Lancet, 2020) :

  • Tabac
  • Alcool
  • Obésité
  • Diabète
  • Hypertension
  • Sédentarité
  • Dépression
  • Isolement social
  • Faible niveau d’éducation
  • Traumatismes crâniens
  • Pollution de l’air
  • Perte auditive non corrigée

Agir sur ces leviers ne permet pas toujours “d’éviter” la maladie, mais certains chercheurs estiment qu’on pourrait prévenir près d’un cas sur trois en réduisant ces facteurs de risque (source : The Lancet).

Des pistes nouvelles : inflammation, microbiote, immunité…

Depuis quelques années, la recherche explore d’autres chemins, qui élargissent notre vision de la maladie d’Alzheimer.

  • Hypothèse inflammatoire : le cerveau malade semble présenter un “état d’inflammation chronique”, comme si ses cellules de défense, censées nettoyer les déchets (les “microglies”), finissaient par endommager elles-mêmes les neurones. On s’est longtemps méfié de cette piste, mais elle est désormais prise très au sérieux (source : INSERM, 2024).
  • Microbiote intestinal : notre flore intestinale influence, via des signes encore mystérieux, la santé du cerveau. Certaines études montrent que la diversité du microbiote baisse dans la maladie d’Alzheimer, et que cela pourrait jouer un rôle dans la cascade d’événements déclenchés.
  • Barrière hémato-encéphalique : ce “filtre” qui protège le cerveau du reste du corps devient perméable chez certains patients. Résultat : des substances indésirables peuvent “fuir” et envoyer un faux signal de danger, activant indûment l’inflammation ou les dépôts protéiques.
  • Rôle du sommeil : le cerveau se “nettoie” lors des phases profondes du sommeil. Or, chez les personnes à risque, le sommeil devient plus fragmenté, la dette de sommeil augmente – et la clearance des déchets (amyloïdes et autres toxines) est moins bonne.

Tous ces domaines font l’objet d’essais cliniques et d’études fondamentales, parfois chez l’animal, souvent chez l’humain. Rien n’est encore “prouvé” au point de déboucher sur une prévention ciblée, mais chacun de ces axes ouvre la porte à de nouveaux espoirs thérapeutiques.

Des points qui interrogent encore : l’énigme de la cause unique

On rêve tous, chercheurs comme familles, d’un “bouton” à désactiver. Mais la réalité, c’est que la maladie d’Alzheimer ressemble moins à une seule route qu’à un carrefour broussailleux. Plusieurs chemins mènent à la perte des neurones : les protéines, l’inflammation, l’environnement, l’immunité du cerveau et de l’intestin, la génétique, l’usure du temps.

Il reste des questions entières : pourquoi certains avec tous les facteurs de risques ne développent rien, tandis que d’autres, sans exposition connue, sont frappés très tôt ? Pourquoi la maladie progresse-t-elle vite chez les uns, très lentement chez d’autres ?

Ce que la recherche apporte au quotidien

Pour les proches, savoir que “les causes sont multiples” peut sembler frustrant. Mais c’est justement parce que la science avance que chacun peut reprendre un peu de pouvoir : surveiller sa santé vasculaire, rester stimulé intellectuellement, oser parler de ses fragilités, ne pas négliger la dépression ou la perte d’audition. On n’a pas la main sur la génétique, mais on peut agir sur certains terrains.

Et, entre nous, il arrive que ces nouvelles connaissances rapprochent aussi : vous n’êtes ni coupable d’avoir trop protégé ni responsable de n’avoir pas “fait assez”. La maladie est toujours multifactorielle.

Le monde de la recherche, parfois lointain, travaille sans relâche. À l’échelle mondiale, près de 400 essais cliniques étaient en cours en 2023, avec une accélération impressionnante sur les sujets du microbiote et de l’inflammation (source : Alzheimer’s Association, 2023).

Quelques ressources fiables pour aller plus loin

Partager l’état des connaissances, même encore imparfait, c’est un moyen de marcher ensemble. Vous pouvez transmettre ces informations à vos proches, à vos enfants, à ceux qui s’inquiètent ou se sentent seuls. Ce n’est pas une solution miracle, mais parfois, une information juste apaise un peu, ouvre une porte, ou permet simplement de respirer.

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