Quand on se demande : « Pourquoi elle ? Pourquoi nous ? »

J’entends souvent la même interrogation dans la bouche des familles : « Pourquoi est-ce qu’elle a développé Alzheimer ? Elle n’a jamais eu de problème, elle mangeait sainement, elle bougeait tous les jours… ». Face à la maladie, il est naturel de rechercher des explications. On voudrait comprendre, se rassurer, parfois anticiper. L’idée que notre environnement – ce qui nous entoure, ce à quoi nous sommes exposés – puisse avoir un rôle, revient très souvent. Peut-il vraiment “déclencher” la maladie ? Est-ce modifiable ? Que sait-on aujourd’hui ?

Comprendre ce qu’on appelle « facteurs environnementaux »

Le terme est large. Il désigne tout ce qui n’est pas strictement génétique ni lié au vieillissement pur : alimentation, pollution de l’air, exposition aux solvants au travail, qualité du sommeil, niveau de stress, activités sociales et intellectuelles… La maladie d’Alzheimer, on le sait, est multifactorielle. 95 % des formes sont dites « sporadiques », c’est-à-dire qu’il n’y a pas de cause unique (source : Inserm).

  • Les facteurs de risque génétiques sont bien identifiés (certaines mutations de gènes, antécédents familiaux…)
  • Mais seul un petit pourcentage (moins de 1 %) des cas découle d’une cause strictement héréditaire.
  • Pour le reste, l’environnement a-t-il un rôle de déclencheur, ou d’accélérateur ?

Polluants et toxiques : que disent les études récentes ?

On parle beaucoup de la pollution, de la qualité de l’air, des pesticides. Faut-il s’inquiéter ? En réalité, la recherche avance prudemment : le lien est étudié, mais loin d’être simple.

  • Une étude française (Bordeaux, 2017) a mis en évidence que l’exposition chronique aux particules fines (PM2.5) pouvait être associée à une augmentation de la perte cognitive, surtout chez les personnes déjà fragilisées (Inserm).
  • En Corée, une cohorte de 2018 a montré que les personnes vivant dans les zones urbaines les plus polluées avaient un risque augmenté de 20 % d’être diagnostiquées Alzheimer après 60 ans (source : Environmental Health Perspectives, 2018).
  • Certains solvants utilisés dans les métiers de l’industrie sont suspectés de participer à un surrisque, mais peu d’études robustes le confirment sur Alzheimer, contrairement à certaines autres maladies neurodégénératives comme Parkinson (Santé publique France).

Mais les études restent descriptives, sans pouvoir toujours prouver le lien de cause à effet. Ce serait une simplification de dire que la pollution « déclenche » Alzheimer. Elle fragilise, elle accélère peut-être des processus préexistants, mais elle n’est pas la cause unique.

L’alimentation : source d’espoir ou de confusion ?

Les familles me demandent souvent si l’alimentation peut “protéger” du risque Alzheimer. Les messages entendus dans les médias sont parfois contradictoires. Essayons de clarifier.

  • Le régime méditerranéen (richesse en fruits, légumes, huile d’olive, poissons) est associé à un risque moindre de développer des troubles cognitifs légers (New England Journal of Medicine, 2013).
  • L’excès de sucre (hyperglycémie chronique, diabète mal contrôlé) est un facteur bien établi de risque accru de déficit cognitif et de maladie d’Alzheimer précoce (Alzheimer Europe).
  • Le rôle des vitamines (notamment la B12, l’acide folique) est évoqué, mais aucune preuve formelle n’établit qu’un complément isolé protègerait du développement de la maladie.
  • Attention aux promesses miracles : aucune substance « magique » n’a prouvé son efficacité pour empêcher Alzheimer (ni curcuma, ni myrtille, ni supplément spécifique).

La bonne nouvelle : l’alimentation équilibrée reste un levier indirect, en protégeant le cerveau contre d’autres maladies comme l’AVC, le diabète ou l’athérosclérose, qui elles favorisent les troubles cognitifs.

Stress chronique, isolement : quand la vie quotidienne fragilise la mémoire

On sous-estime souvent l’impact du mental, du rythme de vie. Pourtant, le stress prolongé agit sur le cerveau, via une hormone appelée le cortisol (source : INSERM). Plusieurs publications ont montré que le stress, s’il devient chronique, accélère le vieillissement de l’hippocampe (zone critique pour la mémoire). Idem pour l’isolement social, parfois insidieux chez les personnes âgées :

  • En Suède, en 2020, une étude a montré que les personnes âgées vivant seules avec un réseau social pauvre avaient 1,5 fois plus de risque de déclin cognitif (source : The Lancet Neurology).
  • Un sommeil perturbé (apnée du sommeil, insomnies chroniques) est aussi associé à plus de dépôts de protéine amyloïde dans le cerveau, marqueur clé d’Alzheimer (Nature Medicine, 2019).

Cela ne signifie pas qu’il “suffirait” de bien dormir et de voir ses amis pour s’en protéger, mais ces facteurs de “milieu de vie” peuvent moduler le risque.

L’activité intellectuelle et physique : un « potentiel protecteur » ?

On parle souvent de “réserve cognitive” : le fait que des années de stimulation intellectuelle (lire, apprendre, jouer, discuter) pourraient retarder l’apparition des premiers symptômes. Ce n’est pas un rempart, mais c’est un atout.

  • L’étude PAQUID, menée sur plus de 3700 personnes en Gironde et Dordogne depuis 1988, a montré que les seniors les plus actifs intellectuellement voyaient l’apparition d’Alzheimer retardée de près de 5 ans par rapport aux moins actifs (source : Inserm, PAQUID).
  • Sur l’activité physique : 150 minutes de marche par semaine suffisent déjà à protéger un peu le vieillissement cérébral (Inserm, 2022).
  • Aucune activité spécifique n’est miraculeuse, mais bouger, s’aérer, solliciter sa mémoire, même sur de tout petits gestes du quotidien, ça compte.

Les environnements à risques particuliers : métiers, accidents et situations de vulnérabilité

Certaines expositions sont moins faciles à “choisir”. Par exemple :

  • Métaux lourds (plomb, aluminium, mercure) : des métiers anciens (fondeurs, travailleurs du bâtiment) exposaient à de forts niveaux, mais les preuves pour Alzheimer restent très discutées. Pour la sclérose latérale amyotrophique ou la maladie de Parkinson, le lien est mieux documenté.
  • Chocs crâniens répétés (sports de contact, accidents) : on sait depuis quinze ans que le traumatisme crânien augmente surtout le risque de démence à début précoce.
  • Expositions professionnelles : les populations qui ont inhalé à long terme des produits chimiques volatils peuvent présenter plus tôt des signes de troubles cognitifs, mais il y a souvent d’autres facteurs associés (alcool, tabac, qualité de vie générale).

Les chercheurs insistent : même dans ces cas, il n’y a jamais une cause unique. La vulnérabilité naît toujours de l’addition : un terrain personnel, un stress chronique, une exposition, d’autres maladies…

Faut-il culpabiliser ? Le piège du « tout environnemental »

Des familles me disent parfois, avec tristesse : « J’ai l’impression qu’on a raté quelque chose. » Le discours ambiant qui met tout sur le compte de l’hygiène de vie est souvent culpabilisant, et il ne reflète pas la réalité.

  • Il n’a jamais été prouvé qu’en vivant « parfaitement », on se protégeait complètement.
  • 80 % des cas d’Alzheimer ne surviennent pas chez les « mauvais élèves » de l’alimentation ou de l’activité physique.
  • La génétique (âge, sexe, antécédents familiaux) explique à elle seule une bonne part du risque ; le reste est lié à l’environnement, parfois de façon indirecte (santé du cœur, infections…).

Ce qu’on sait, c’est qu’on peut agir sur certains facteurs de risque, mais il n’existe aucune certitude individuelle. Cela invite à la vigilance, pas à la culpabilité.

Alors, sur quoi agir concrètement, et avec quelles limites ?

Pour les familles, pour soi-même, voici les leviers sur lesquels il est possible d’agir – modestement, à sa mesure :

  • Favoriser une alimentation variée, la plus “méditerranéenne” possible.
  • Veiller au suivi du diabète, de l’hypertension.
  • Marcher régulièrement, ou toute activité qui fait plaisir (danser, nager, jardiner).
  • Entretenir des échanges sociaux, même simples (parties de cartes, coup de téléphone à un ami, discussion avec les voisins…)
  • Éviter les expositions professionnelles aux solvants/produits chimiques sans protection – en demander à son employeur le cas échéant.
  • Parler à son médecin si on a des troubles du sommeil, des insomnies, des apnées : ce n’est pas anodin pour la mémoire.

Personne ne peut contrôler tous ces aspects, et parfois la vie met des obstacles. Chaque petit pas compte. Si la maladie survient malgré tout, ce n’est ni votre faute ni celle de la personne aidée.

Ce que la recherche espère, et ce que l’on peut retenir pour aujourd’hui 

Chaque année, de nouvelles pistes sont lancées : impact potentiel des pesticides, rôle du microbiote intestinal (nos « bonnes bactéries »), influence de la biodiversité autour de chez soi… Mais : la majorité de ces liens restent à l’état de présomptions. Les chercheurs eux-mêmes invitent à la nuance (ALZFORUM).

L’environnement ne « déclenche » pas Alzheimer, mais il peut moduler, accélérer, ou freiner le passage aux symptômes. Et, ce qui semble clair : ce qui est bon pour le cœur et la santé globale l’est aussi, à long terme, pour le cerveau.

Si aujourd’hui, vous ne pouvez agir que sur une chose – une balade, une assiette plus colorée, un appel à un proche – sachez que c’est déjà un acte fort. Vous ne pouvez pas tout contrôler, et ce n’est pas à vous de le porter seul.e. Parler de ces questions, c’est déjà ouvrir la voie à plus de prévention – et parfois, s’autoriser à lâcher prise sur ce qui ne dépend pas de nous.

  • SOURCES :
    • Inserm, Dossier Alzheimer https://www.inserm.fr
    • Alzheimer Europe https://www.alzheimer-europe.org
    • New England Journal of Medicine, 2013
    • Environmental Health Perspectives, 2018
    • The Lancet Neurology
    • PAQUID study, Inserm
    • Nature Medicine, 2019
    • ALZFORUM https://www.alzforum.org

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