Quand le cœur s’invite dans l’histoire d’Alzheimer — une réalité souvent méconnue

Lorsque j’accompagne des familles dont un proche est atteint d’Alzheimer, une question revient souvent après un rendez-vous chez le médecin : « Pourquoi a-t-il développé cette maladie ? » On pense parfois au “mauvais gène”, ou au fameux “âge qui avance”, mais il est rare qu’on évoque le cœur. Pourtant, la recherche l’affirme aujourd’hui : tout ce qui touche aux vaisseaux et au rythme de notre cœur influence aussi la santé de notre cerveau.

Ce lien, longtemps sous-estimé, est désormais reconnu. Il change notre façon de voir la maladie et ouvre (un peu) le champ des possibles, notamment dans la prévention. Voici, en toute simplicité, ce que nous savons aujourd’hui.

Quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes

  • La maladie d’Alzheimer compte près de 1,2 million de personnes touchées en France en 2023, selon la Fondation Alzheimer.
  • Les maladies cardiovasculaires sont la 2e cause de décès dans notre pays, juste derrière les cancers (Santé publique France).
  • Jusqu’à 50 % des personnes ayant une maladie d’Alzheimer présentent aussi une atteinte des vaisseaux cérébraux à l’autopsie — une réalité qu’on ne diagnostique pas toujours de leur vivant (source : Inserm).
  • D'après l’étude Framingham, avoir une hypertension artérielle entre 40 et 60 ans augmente jusqu’à 70% le risque d’Alzheimer ou de démence vingt ans plus tard.

Les mécanismes : pourquoi les vaisseaux sanguins influencent-ils la mémoire ?

Je simplifie, car le sujet est complexe. On imagine souvent le cerveau comme un organe “isolé”, mais il dépend entièrement du sang qui lui apporte de l’oxygène et des nutriments.

  • Quand le cœur ou les artères fatiguent : Le sang circule moins bien. Des petites zones du cerveau peuvent alors manquer d’oxygène ; des “micro-infarctus” surgissent parfois, invisibles sur le moment, mais lourds de conséquences à la longue.
  • L’hypertension artérielle abîme la paroi des vaisseaux du cerveau. Les neurones deviennent alors plus vulnérables, perdent de leur efficacité, prennent de l’avance dans leur vieillissement.
  • Les dépôts d’amyloïde (qui caractérisent Alzheimer), s’accumulent davantage dans un cerveau mal irrigué. Plusieurs équipes expliquent que la “lessive” naturelle du cerveau se fait moins bien, et les déchets s’accumulent (source : Harvard Health Publishing).

Tout cela ne veut pas dire que les maladies cardiovasculaires “provoquent” Alzheimer à tous les coups, mais elles rendent le cerveau plus fragile, et la maladie, parfois, avance plus vite.

Maladies cardiovasculaires et démences : pas seulement Alzheimer

Il existe plusieurs types de démences. Les démences “vasculaires” sont directement dues à des accidents des petits vaisseaux du cerveau. Dans la plupart des cas, on assiste à un phénomène mixte, où des lésions liées à Alzheimer et à la mauvaise irrigation du cerveau coexistent (source : Société Française de Neurologie). On parle alors de démence “mixte”.

  • Chez les personnes âgées, la proportion de démence mixte approche les 40 à 50 %. Oublier les facteurs de risque vasculaires, c’est donc passer à côté de la moitié de l’histoire.

Ce qui est parfois difficile à entendre : on ne peut pas tout prévenir, mais on peut limiter l’impact de certains facteurs de risque.

L’impact des facteurs de risque : hypertension, diabète, cholestérol…

La liste des facteurs cardiovasculaires n’est pas si longue, mais leur effet sur le cerveau est considérable. La littérature médicale les décrit sans ambiguïté.

  • L’hypertension artérielle non traitée avant 65 ans : associée à un risque accru de développer une démence (source : étude SPRINT MIND, 2019, publiée dans JAMA).
  • Le diabète de type 2 multiplie par deux le risque de troubles cognitifs et de démence (source : Alzheimer’s Association, 2021).
  • L’hypercholestérolémie (trop de cholestérol dans le sang) abîme la paroi des vaisseaux cérébraux et semble jouer un rôle, même s’il reste en débat. Les données convergent vers une aggravation du risque chez les personnes présentant d’autres facteurs associés.
  • Le tabac cause un rétrécissement des vaisseaux. Arrêter de fumer après 60 ans offre quand même des bénéfices réels pour la santé cérébrale.

Je croise aussi beaucoup de proches qui culpabilisent : “Si papa a eu tout ça, c’est de ma faute, je n’ai pas insisté assez pour prendre ses médicaments.” Il n’y a pas de coupable. Mais informer en amont, c’est déjà permettre à chacun d’agir à sa façon.

Concrètement, comment protéger son cœur et son cerveau au quotidien ?

Voici quelques pistes, testées et validées par les études, mais aussi par l’expérience de terrain.

  • Faire contrôler sa tension artérielle. Même sans symptômes, une visite annuelle chez le médecin généraliste s’impose à partir de 50 ans.
  • Limiter l’excès de sucre et surveiller son poids. Le diabète discret, celui sans symptômes, peut passer inaperçu des années. Demandez un dépistage régulier à votre médecin si vous avez des antécédents dans la famille.
  • Bouger chaque jour un peu. Une marche de 20 minutes compte plus qu’on ne le croit. L’OMS montre que 30 minutes de marche quotidienne réduisent le risque de maladie d’Alzheimer de 20 à 30 %.
  • Veiller à la qualité du sommeil. Le sommeil joue un rôle dans la réparation des vaisseaux et le nettoyage des déchets dans le cerveau.
  • Arrêter de fumer. Les bénéfices commencent dès les premières semaines sur les vaisseaux, y compris au grand âge.
  • Ne pas négliger le suivi des médicaments prescrits. Même si c’est contraignant, il existe aujourd’hui des piluliers, des aides à domicile et des applications pour ne pas oublier.

La double peine : maladies cardiaques et Alzheimer dans la même famille

La question revient souvent derrière la porte du cabinet : “Si j’ai des antécédents cardiaques et Alzheimer dans la famille, suis-je condamné ?” Non. Le facteur génétique joue, mais il ne décide pas de tout.

Dans les familles où plusieurs diagnostics se croisent, on observe souvent une vigilance accrue : peser les risques, anticiper, parler très tôt à son médecin. N’attendez pas l’apparition de symptômes pour enclencher une surveillance — c’est valable pour tout le monde, peu importe l’âge.

Ce qui ralentit la progression… et ce qui compte dans l’accompagnement

Les dernières recommandations internationales (Rapport 2023 de la Fédération Mondiale de Neurologie) insistent : en agissant sur la santé vasculaire même après le diagnostic, il est possible de ralentir le rythme de la perte d’autonomie.

  • En contrôlant la tension, en équilibrant le diabète, en encourageant la mobilité, on observe un maintien plus long de la marche, de la communication simple et surtout, de la qualité de vie au quotidien.
  • Les troubles du comportement (irritabilité, agitation, anxiété) peuvent s’aggraver lors d’un accident vasculaire, même discret. Préserver les vaisseaux, c’est donc aussi limiter ces “crises” qui épuisent tout le monde.

Je le redis souvent aux familles : il n’est jamais “trop tard” pour agir sur la santé du cœur, même après un diagnostic d’Alzheimer.

Trouver ne serait-ce qu’un moment de marche ensemble, insister (avec douceur) sur le suivi médical, rappeler à son parent qu’il n’est pas seul… Ce sont ces petits gestes qui, additionnés, font la différence.

Une prévention qui n’est pas réservée aux jeunes

Parler de prévention, c’est parfois faire peur aux familles qui découvrent la maladie “trop tard”. Pourtant, chaque étape de la vie compte. On sait aujourd’hui que :

  • Agir sur les facteurs de risque à 40 ans bénéficie au cerveau… mais aussi à 80 ans (Lancet Commission on Dementia Prevention, 2020).
  • Chez les personnes âgées, un meilleur contrôle du diabète ou de la tension artérielle retarde l’entrée dans la dépendance, même si la maladie est déjà installée.

Et cela reste valable pour les aidants aussi : préserver sa propre santé cardiovasculaire, c’est aussi préserver sa disponibilité pour accompagner un proche.

À retenir pour avancer

  • Le cœur et le cerveau parlent la même langue : tout ce qui fait du mal à l’un touche, plus discrètement, l’autre.
  • Aucune démarche n’est inutile, quel que soit le moment où l’on s’y met.
  • Les maladies cardiovasculaires ne sont pas une fatalité, et leur gestion fait vraiment la différence dans Alzheimer.
  • N’ignorez pas l’importance d’un bon suivi médical, même quand la vie semble tourner au ralenti.
  • Vous n’êtes pas seuls. Les professionnels, votre entourage et les ressources fiables sont là pour cheminer à vos côtés.

Et parfois, si la mémoire flanche, si un trouble du comportement surprend, demandez-vous simplement si le cœur va bien — c’est souvent la première piste à explorer avec le médecin.

Les liens entre nos organes sont plus forts que ce qu’on croyait. En prendre soin, c’est donner au cerveau toutes ses chances, à chaque âge.

Pour aller plus loin :

  • Guide Alzheimer et prévention cardiovasculaire (Fondation Alzheimer) : fondation-alzheimer.org
  • Global Burden of Disease Study — Facteurs de risque modifiables
  • Lancet Commission Dementia Prevention

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