Quand les nuits deviennent rares, et les jours difficiles

Il est difficile d’exprimer à quel point l’épuisement fait partie du quotidien de tant d’aidants et de proches. Celles et ceux qui vivent avec une personne atteinte de troubles cognitifs savent ce que signifie : attendre le sommeil qui ne vient pas, être réveillé plusieurs fois par nuit, porter l’inquiétude permanente. Parfois, la maladie bouleverse tout l’équilibre familial : une épouse veillant son mari qui se lève sans cesse, une fille qui vérifie la porte d’entrée, un petit-fils inquiet du comportement de sa grand-mère.

Certains questionnements reviennent souvent : “Est-ce parce qu’il a tant été stressé dans sa vie qu’il est tombé malade ?” ou “Son manque de sommeil depuis des années a-t-il pu tout déclencher ?” Ces questions sont légitimes et douloureuses — et elles ouvrent sur une vaste question : le stress et le manque de sommeil favorisent-ils la maladie d’Alzheimer ?

Ce qu’on sait aujourd’hui sur Alzheimer, le stress et le sommeil

La maladie d’Alzheimer est une maladie neurodégénérative complexe, multifactorielle. On sait qu’elle résulte d’une accumulation de protéines anormales (notamment l’amyloïde et la tau) dans le cerveau, créant des “plaques” qui altèrent progressivement les cellules nerveuses. Si l’âge, la génétique et certains facteurs de risque (hypertension, diabète, mode de vie) sont reconnus, la part du stress et du sommeil suscite de plus en plus de recherches.

  • Le manque de sommeil n’est pas seulement un symptôme : il pourrait aussi être un facteur de risque (Inserm, 2020).
  • Le stress chronique a des effets prouvés sur la mémoire, mais son rôle précis dans la survenue de la maladie reste débattu.

Le sommeil : gardien du cerveau… et du risque Alzheimer ?

Ce que nous disent les études récentes

Le sommeil n’est pas un simple repos. C’est le moment où le cerveau “fait le ménage”. Plus précisément, au cours du sommeil profond, le cerveau évacue certains déchets cellulaires, dont la fameuse protéine bêta-amyloïde. Or, son accumulation serait l’un des premiers marqueurs de la maladie d’Alzheimer (National Institute on Aging, 2023).

De nombreux travaux montrent que :

  • Les personnes dormant moins de 6 h par nuit à long terme ont un risque accru de troubles cognitifs (étude Whitehall II, publiée dans Nature Communications, 2021, sur plus de 8000 participants).
  • L’apnée du sommeil, fréquente après 60 ans, augmente la probabilité de développer Alzheimer (JAMA Neurology, 2019).
  • Les éveils nocturnes répétés perturbent le nettoyage du cerveau. On observe alors une accumulation de bêta-amyloïde plus rapide chez les adultes présentant ce type de sommeil fragmenté.

Toutefois, il ne s’agit pas d’une causalité automatique : une personne dormant mal ne va pas forcément “attraper” Alzheimer. Mais le manque de sommeil chronique, notamment entre 45 et 65 ans (période d’accumulation silencieuse des lésions), augmenterait le risque relatif. Ce facteur s’additionne aux autres risques connus.

Le cercle vicieux sommeil-mémoire

C’est souvent dans l’autre sens que la question est posée : “Depuis sa maladie, il ne dort plus.” En réalité, le manque de sommeil chronique aggrave ensuite les troubles cognitifs, créant un cercle vicieux difficile à briser. Les réveils nocturnes, inversions du rythme, somnolence diurne… sont à la fois conséquence et facteur aggravant.

Le stress chronique : un ennemi silencieux… mais pas unique

Les scientifiques distinguent bien : un stress occasionnel (examen, contrariété passagère) et un état de stress chronique, où le corps ne parvient plus à retrouver son équilibre. Or, le stress chronique prolonge la sécrétion de cortisol (“l’hormone du stress”), dont l’excès devient toxique pour certaines régions du cerveau, surtout l’hippocampe, impliqué dans la mémoire (Harvard Medical School, 2021).

  • Chez l’animal : le stress chronique aggrave les dépôts de protéines amyloïdes dans le cerveau.
  • Chez l’homme : plusieurs études montrent que les personnes très exposées au stress longue durée présentent plus d’atrophie de l’hippocampe, zone clé d’Alzheimer (Radiological Society of North America, 2014).
  • Les aidants, surtout les conjoints, sont eux-mêmes à risque d’altérations cognitives liées au stress (Alzheimer’s & Dementia, 2022).

Cependant, aucune étude ne permet d’affirmer que le stress “provoque directement” la maladie. C’est un modulant, qui fragilise le cerveau, rend plus vulnérable à d’autres facteurs (inflammation, maladies cardiovasculaires, etc.), mais ce n’est jamais la seule cause.

Situations de vie : ce que racontent les familles

Dans mon métier, j’entends souvent des proches dire : “Il a toujours été anxieux” ou “Elle n’a jamais su se reposer”. Beaucoup d’aidants épuisés partagent le même sentiment, cette peur de “transmettre” la maladie par leur propre fatigue. Voici des situations concrètes, régulièrement rencontrées :

  • Un conjoint qui surveille l’autre nuit et jour. Quelques heures de sommeil fragmenté, répétées sur des mois, finissent par fragiliser sa mémoire et sa résistance. Certains proches de personnes malades développent ainsi eux-mêmes des troubles attentionnels, des oublis, voire une dépression.
  • Des enfants adultes pris entre carrière, jeunes enfants, et parents vieillissants. Le stress chronique, s’il n’est pas reconnu, finit par devenir un bruit de fond permanent. Il use l’énergie vitale et brouille le discernement.
  • Des personnes âgées vivant seules, ruminant leurs angoisses nocturnes, dormant mal. Avec le temps, l’isolement social accentue les troubles du sommeil, créant un terrain plus vulnérable aux maladies neurodégénératives.

Comment protéger son cerveau ? Conseils concrets validés par la science

Face à ces risques, il ne s’agit pas de tout bouleverser ou de devenir irréprochable du jour au lendemain. “Vous faites déjà beaucoup.” Mais certaines habitudes, validées par les recherches, sont accessibles même quand on a peu de marge de manœuvre.

  • Respecter son besoin de sommeil, quand c’est possible :
    • Viser 7 à 8 heures par nuit si on peut, en priorisant la qualité (éviter les écrans le soir, baisser la lumière, garder les mêmes horaires).
    • Accepter l’aide d’un tiers au moins quelques nuits par mois pour “dormir enfin une vraie nuit”, si cela est envisageable.
  • Limiter le stress chronique :
    • Identifier des petits “sas de décompression” : marche, respiration, parler à une personne ressource.
    • Pour les aidants : discuter avec le médecin ou l’assistante sociale de la possibilité d’un accueil de jour, ou de répit ponctuel.
    • Reconnaître ses limites n’est pas un échec. Au contraire, c’est préserver sa santé et celle de la personne accompagnée.
  • S’occuper de sa santé physique :
    • Entretenir une activité physique adaptée (même modérée : marche, gymnastique douce) : l’exercice favorise à la fois sommeil réparateur et diminution du stress.
    • Veiller à traiter un éventuel syndrome d’apnées du sommeil (fatigue excessive le jour, ronflement important, réveils en sursaut… en parler au médecin).
  • Ne pas rester seul :
    • Les groupes de soutien, en ligne ou en présentiel, sont des relais concrets pour sortir de l’isolement (France Alzheimer, associations locales).
    • Le “partage du fardeau” avec d’autres aidants est souvent ce qui sauve l’équilibre familial.

Et si la fatigue, le stress ou l’angoisse deviennent envahissants, n’hésitez jamais à en parler à un professionnel. Il existe des solutions, même temporaires, qui peuvent préserver votre santé.

Ce que la recherche continue d’explorer

Le lien entre sommeil, stress et cerveau n’a pas fini de se dévoiler. Les chercheurs s’intéressent désormais aux liens entre l’inflammation chronique liée au stress, aux troubles du sommeil et l’apparition de maladies neurodégénératives. Des études sont en cours pour vérifier si améliorer la qualité du sommeil chez les personnes à risque retarde l’apparition des symptômes d’Alzheimer (clinicaltrials.gov).

Une autre piste, explorée depuis 2022 : le rôle des micro-awakenings (micro-éveils) — de très courts réveils nocturnes qui, cumulatifs, pourraient aussi perturber ce “nettoyage” cérébral. Ces mécanismes sont encore élucidés, mais ils montrent que protéger son sommeil, sur toute une vie, demeure une mesure de prévention.

Ce qu’on peut retenir, et transmettre autour de soi

Les études ne disent pas que le stress ou le manque de sommeil “créent” Alzheimer. Il n’y a pas de “faute”, aucune famille n’est “responsable” de l’apparition de la maladie. Le sommeil et la gestion du stress sont des alliés précieux de notre cerveau, à tout âge. Prendre soin de soi — même modestement — reste un geste de prévention efficace, mais aussi un acte de bienveillance envers soi-même et ceux qui nous entourent.

Partagez ces repères à d’autres aidants. Parfois, une simple information change le regard qu’on porte sur sa propre fatigue. Et il n’est jamais trop tard pour (re)donner à son cerveau le temps, la paix et la douceur dont il a besoin.

En savoir plus à ce sujet :