Quand la santé du corps dialogue avec celle du cerveau

Il m’arrive souvent, en consultation ou en EHPAD, d’entendre cette phrase dite à mi-voix : « On pensait qu’Alzheimer, c’était surtout une histoire d’oubli… » Mais la réalité est plus complexe. Prendre soin de sa mémoire, de ses souvenirs, commence bien avant les premiers signes, parfois même bien en amont d’un diagnostic.

Un point revient très souvent lors des entretiens familiaux : le rôle du diabète et du cholestérol. Deux maladies que l’on connaît tous de près ou de loin, et qui semblent bien éloignées de la question du cerveau. Pourtant, elles en sont parfois des alliées discrètes… mais terriblement efficaces, si on les laisse agir sans réagir.

Pourquoi parler de diabète et de cholestérol quand on parle de cerveau ?

Nombreuses sont les études qui montrent aujourd’hui que protéger son cerveau commence par s’occuper aussi de sa santé « générale » : glycémie, tension, cholestérol. Ce n’est pas une coïncidence si, dans plus d’un tiers des cas d’Alzheimer, on retrouve un ou plusieurs facteurs de risque vasculaires (source : Fondation Vaincre Alzheimer).

  • Diabète : près de 4,5 millions de Français sont traités pour un diabète, dont environ 700 000 ignorent encore leur maladie (Santé Publique France, 2020).
  • Cholestérol : 20% des adultes français présentent un excès de cholestérol, selon la Inserm.

Mais quel rapport avec la mémoire, la parole ou l’orientation ? Voyons, pas à pas, comment ces « maladies silencieuses » se fraient un chemin vers nos cellules grises.

Diabète : des vaisseaux sanguins au cerveau

Le diabète n’est pas qu’un problème de « sucre trop haut ». Il abîme petit à petit les vaisseaux dans tout le corps, y compris ceux qui nourrissent le cerveau. Là où ça devient compliqué, c’est que le cerveau, pour fonctionner, dépend justement d’une bonne circulation sanguine. Quand les vaisseaux sont bouchés ou fragilisés, certaines zones reçoivent moins d’oxygène ou de nutriments.

  • Le diabète de type 2 multiplie par deux le risque de démence, toutes causes confondues (source : Fédération pour la Recherche sur le Cerveau).
  • Cette maladie est impliquée dans la démence vasculaire, mais aussi dans l’aggravation des symptômes de la maladie d’Alzheimer.
  • Plus le diabète est mal équilibré (glycémies élevées), plus le risque est important.

Quelques situations concrètes que j’observe régulièrement :

  • Personne âgée qui commence à avoir plus de mal à organiser sa journée.
  • Petits oublis qui s'installent… puis prennent de la place.
  • Maux de tête, somnolence, voire épisodes de confusion après un épisode d’hyperglycémie.

Plusieurs proches m’ont raconté avoir vu leur conjoint « changer » après une hospitalisation ou une infection liée au diabète. Là, ce n’est pas la faute à « Alzheimer qui progresse » mais bien au manque d’oxygénation du cerveau.

Cholestérol : quand la graisse gagne du terrain

Le cholestérol est indispensable à notre organisme — il entre dans la fabrication des cellules et de plusieurs hormones. Mais, à trop forte dose, il se dépose sur la paroi des artères, formant du « mauvais » cholestérol (LDL) — ce fameux dépôt qui bouche les vaisseaux. Et, comme souvent, les artères qui alimentent le cerveau ne sont pas épargnées.

  • Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) représentent la première cause de handicap acquis chez l’adulte (France AVC, 2022). Une grande partie sont liés à l’athérosclérose (dépôts de cholestérol sur les artères).
  • 80% des AVC sont dits « ischémiques » : ils correspondent souvent à une artère bouchée par un caillot ou un dépôt de cholestérol.
  • Après un AVC, le risque d’entrer dans une spirale de troubles cognitifs (troubles de la mémoire, de l’attention, etc.) augmente fortement.

Ce n’est pas tout. Plusieurs grandes études, comme la Copenhagen City Heart Study (publiée dans le journal « Annals of Neurology » en 2010), montrent qu’un taux élevé de cholestérol à la quarantaine double, voire triple, le risque de développer la maladie d’Alzheimer vingt ou trente ans plus tard.

Enfin, il n’est pas rare que diabète et cholestérol « fassent équipe » : selon une étude menée aux États-Unis (Arvanitakis et al., 2010), près de 40% des patients diabétiques cumulent aussi un excès de cholestérol — ce qui augmente à nouveau le risque de difficultés cognitives.

Quels mécanismes se cachent derrière ce lien ?

  • L’inflammation chronique : Le diabète et l’hypercholestérolémie perturbent le fonctionnement des petits vaisseaux du cerveau (on parle de « microangiopathie »). Cela crée une inflammation constante, qui abîme petit à petit les neurones.
  • L’hypoxie cérébrale : Quand les artères sont bouchées, certaines zones du cerveau sont moins bien irriguées, ce qui rend la mémoire et l’attention moins « disponibles ».
  • Le stress oxydatif : Il s’agit d’un excès de radicaux libres (petites molécules réactives) qui endommagent les cellules cérébrales. Ce stress est favorisé à la fois par le diabète et le cholestérol.
  • L’insuline cérébrale : On sait aujourd’hui que le cerveau est sensible à l’insuline, cette hormone qui régule le sucre dans le sang. En cas de diabète, le cerveau perd peu à peu sa capacité à utiliser ce sucre correctement. Certains scientifiques parlent même de la maladie d’Alzheimer comme d’un « diabète de type 3 » (source : La Revue du Praticien).

Il faut bien sûr rappeler : tous les diabétiques ou toutes les personnes avec un excès de cholestérol ne développeront pas de troubles cognitifs. Chaque histoire, chaque organisme est unique.

Que peut-on faire, concrètement, pour protéger son cerveau ?

  • Surveiller et équilibrer le diabète : Avoir une glycémie stable, prendre régulièrement ses traitements, et faire surveiller ses petits vaisseaux (yeux, reins, jambes… et cerveau). En parler avec le médecin traitant à chaque nouvelle difficulté.
  • Contrôler le cholestérol : Des contrôles sanguins réguliers, adapter l’alimentation (moins de graisses animales, plus de fibres et d’oméga-3), arrêter le tabac, bouger (même 10 minutes de marche par jour).
  • Prévenir l’hypertension artérielle : Car elle accompagne très souvent diabète et cholestérol, et accroît encore les risques pour le cerveau (Inserm, 2022).
  • Mettre à jour les bilans : Demandés par le médecin (prise de sang annuelle, évaluation de la fonction cognitive si besoin). Mieux vaut prévenir que guérir.
  • Rester attentif aux signaux faibles : Fatigue inhabituelle, difficultés à soutenir une conversation, changements de caractère ou de mémoire… ce sont parfois des alertes à signaler au médecin.

J’insiste souvent là-dessus auprès des familles : il ne s’agit pas de tout contrôler, ni de rendre la vie triste. Mais de prendre soin des « petites choses ordinaires » qui font, mises bout à bout, le chemin de la prévention.

Des idées reçues encore tenaces (et ce que l’on sait vraiment)

  • « Avoir du cholestérol, c’est normal en vieillissant » : Faux. Même un léger excès, dès 50 ans, peut favoriser les problèmes vasculaires. À partir de 75 ans, une surveillance reste utile, surtout en cas d’antécédents familiaux.
  • « Le diabète, c’est juste du sucre, ça ne concerne pas le cerveau » : Faux. Les recherches montrent que les troubles cognitifs sont 1,5 à 2 fois plus fréquents chez les personnes diabétiques (source : Alzheimer’s Association).
  • « Prendre ses médicaments suffit » : Prendre son traitement est essentiel… mais l’activité physique, l’alimentation, les liens sociaux agissent aussi fortement sur la santé cérébrale.

Ce qu’il faut retenir… et partager autour de soi

  • Diabète et excès de cholestérol n’agissent pas que sur le cœur ou les reins, mais aussi sur le cerveau.
  • Leur effet se fait sentir lentement, parfois des années avant l’apparition de troubles de la mémoire : c’est une raison de plus pour agir tôt.
  • Une prise en charge adaptée, même tardive, permet de ralentir la progression des troubles cognitifs.
  • Family, amis, professionnels : transmettre cette information peut aider à mieux comprendre certains symptômes, à éviter la culpabilité (« ce n’est pas la faute de la personne »), et à améliorer le quotidien.

Beaucoup de familles me partagent leur désarroi face à un proche qui « change », sans savoir ce qu’elles auraient pu ou dû faire différemment. Ici, il n’est jamais question de blâme : vous faites déjà beaucoup. Pour l’essentiel, il s’agit d’être vigilant, ensemble, et surtout de demander de l’aide, sans attendre d’être à bout.

Parler de prévention, c’est bien plus que donner des chiffres ou des conseils : c’est ouvrir la porte à de nouveaux possibles, même petits, pour préserver encore un peu de ce “je-ne-sais-quoi” qui fait la richesse d’une mémoire partagée.

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