« Pourquoi le cerveau s’abîme ? » — La question qui revient

Dans les couloirs des consultations mémoire, cette question revient, inlassable. Lorsque les premiers troubles apparaissent, quand la mémoire vacille, la famille s’accroche à l’espoir de comprendre. Parfois, le médecin parle d’encéphalopathie, ou de maladies « neurodégénératives » comme Alzheimer, Parkinson, et d’autres plus rares. Et il y a cet autre mot, qui semble flotter dans la conversation sans que l’on en perçoive bien la portée : inflammation.

Je vous propose d’explorer ensemble comment cette inflammation, surtout quand elle s’installe dans le temps, participe à la dégradation du cerveau. Ce n’est pas simple, et ça peut inquiéter, mais comprendre, c’est aussi reprendre un peu de pouvoir sur la situation.

Qu’est-ce que l’inflammation chronique ?

On connaît tous l’inflammation aiguë : une blessure, une rougeur, une chaleur locale. C’est une défense rapide du corps pour réparer, chasser les microbes, limiter les dégâts. Elle dure quelques jours, puis se résorbe. Mais il existe une autre forme, plus insidieuse, qu’on remarque à peine : l’inflammation chronique.

  • Elle s’installe sur la durée : semaines, mois, années…
  • Les signes sont discrets, parfois invisibles : grande fatigue, changements d’humeur, troubles de mémoire.
  • Le système immunitaire se dérègle et reste “en alerte”, même sans véritable agression extérieure.

Dans le cerveau, ce phénomène porte un nom précis : neuro-inflammation. Et c’est là que les ennuis commencent.

Les cellules gliales : les “infirmières” du cerveau en surchauffe

Derrière notre cerveau, il n’y a pas que des neurones. Des cellules de soutien, appelées cellules gliales, jouent un rôle fondamental. Parmi elles, on retient deux grandes familles :

  • Les microglies : véritables “éboueurs” du cerveau, elles ramassent les débris, surveillent l’environnement.
  • Les astrocytes : elles nourrissent les neurones, contrôlent la communication entre eux.

Chez une personne en bonne santé, les cellules gliales détectent l’alerte, interviennent, puis reprennent une vie normale. Mais dans le cadre d’un Alzheimer, d’un Parkinson, ou même chez des personnes âgées sans diagnostic précis, ces cellules restent en vigilance permanente. Elles relâchent alors constamment des molécules inflammatoires (comme les cytokines). Le feu, au lieu de s’éteindre, couve sans cesse.

Selon une méta-analyse de 2022 publiée dans The Lancet Neurology, la microglie est activée en continu dans le cerveau des patients Alzheimer, même lors des stades précoces de la maladie.

Les conséquences concrètes de l’inflammation sur le cerveau

Il faut imaginer ce cerveau qui, chaque jour, subit une petite attaque silencieuse. L’inflammation chronique :

  • Favorise l’accumulation de dépôts toxiques : plaques amyloïdes, protéines Tau anormales (dans Alzheimer).
  • Empêche le nettoyage des déchets, ce qui détraque la communication entre neurones.
  • Aggresse les neurones eux-mêmes : certains viennent à mourir prématurément.
  • Endommage les vaisseaux sanguins du cerveau.

En 2019, une publication de la Revue Médicale Suisse estimait que jusqu’à 20% des cas de démence pourraient être liés à l’impact de mécanismes inflammatoires mal contrôlés.

Alzheimer et inflammation : ce que nous disent les études récentes

Depuis quelques années, la recherche internationale pousse la porte plus loin. On sait aujourd’hui que l’inflammation dans Alzheimer n’est pas qu’une simple réaction secondaire. Elle joue un rôle moteur dans la progression de la maladie.

Quelques chiffres marquants :

  • Dans une étude de Nature Medicine (2021), une augmentation de certaines cytokines (IL-6, TNF-alpha) dans le liquide céphalo-rachidien a été observée chez plus de 70% des patients atteints d’Alzheimer modéré à sévère.
  • Une recherche Française (INSERM, 2022) a démontré que les personnes avec une inflammation marquée des microglies déclinaient cognitivement deux fois plus vite.
  • Les souris génétiquement protégées contre l’inflammation cérébrale développent moins de dépôts amyloïdes (Journal of Neuroscience, 2018).

Facteurs de risque : quand l’inflammation devient un terrain fertile

Il n’existe pas une seule cause, mais un véritable faisceau de facteurs qui augmentent l’inflammation de manière chronique, surtout chez les personnes âgées :

  • L’âge lui-même provoque ce que l’on nomme l’“inflammaging” : un état d’inflammation de fond, quasi permanent, reconnu par l’OMS.
  • Le diabète, l’obésité, la maladie cardiovasculaire ; le cerveau des personnes touchées montre plus souvent des signes d’inflammation.
  • Les infections répétées, et même parfois certaines pathologies auto-immunes comme l’arthrite.
  • Le stress chronique : il active la libération de molécules inflammatoires. De longues années d’épuisement psychique finissent par fragiliser le cerveau.
  • Facteurs de mode de vie : tabac, alimentation déséquilibrée, sédentarité, manque de sommeil… Tous augmentent ce fond inflammatoire.

Ce n’est pas une question de culpabilité. Beaucoup de facteurs ne dépendent pas de notre volonté. Mais dans l’accompagnement au quotidien, repérer et limiter ce qui aggrave l’inflammation, c’est aussi aider le cerveau à mieux résister.

Peut-on limiter l’inflammation chronique ? Quelques pistes concrètes

À ce stade, une question légitime émerge : que peut-on faire, très concrètement, quand on accompagne une personne atteinte ? La recherche n’a pas encore LA solution miracle, mais il existe plusieurs leviers, accessibles sans ordonnance.

  • Activité physique adaptée
    • Plusieurs études françaises ont montré qu’une marche quotidienne de 30 minutes diminue la production de cytokines inflammatoires chez les seniors (source : Inserm, 2021).
  • Alimentation anti-inflammatoire
    • La diète méditerranéenne, riche en fruits, légumes, huile d’olive, noix, et pauvre en sucres rapides, aide à réduire l’inflammation cérébrale. Un suivi nutritionnel est conseillé, notamment pour les personnes qui perdent l’appétit.
  • Sommeil de qualité
    • Le manque chronique de sommeil majore l’inflammation de fond. Même chez une personne désorientée, instaurer un rituel apaisant le soir sécurise et aide à préserver la santé cérébrale aussi longtemps que possible.
  • Prévenir les infections
    • Vaccinations à jour (grippe, COVID, pneumocoque), attention particulière à l’hygiène buccale et cutanée.
  • Accompagner le stress et l’isolement émotionnel
    • Une étude belge (2020 - Alzheimer’s & Dementia) montre que la méditation en groupe fait baisser les marqueurs inflammatoires chez des aidants et des patients débutants Alzheimer.

Chacune de ces pistes ne “guérit” pas l’inflammation, mais l’aide à ne pas prendre toute la place. C’est un chemin, parfois chaotique, et c’est normal d’avoir des hauts et des bas.

Que retenir et comment avancer ?

Face à la maladie, il n’y a pas de petit pas. Savoir que l’inflammation chronique n’est pas une fatalité absolue permet de porter un regard différent sur l’accompagnement des proches. Chaque geste, chaque attention au quotidien, contribue à limiter l’usure du cerveau, même si l’on ne “voit” pas les résultats jour après jour. Échanger avec les professionnels, ajuster petit à petit les habitudes de vie, c’est déjà beaucoup.

Et il est essentiel de se rappeler : si la neurodégénérescence n’est pas réversible, ralentir ce qui l’alimente permet, parfois, de préserver des îlots de mémoire, de joie, de relation. On avance ensemble, un jour à la fois.

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