Quand le corps se défend… et se trompe parfois de cible

Je vous partage souvent ce que j’observe chaque jour auprès des familles. Il y a cette phrase qui revient beaucoup, même chez ceux qui connaissent bien la maladie d’Alzheimer : « Mais au fond, pourquoi le cerveau s’abîme-t-il de cette façon ? » Si pendant longtemps, on a surtout incriminé les fameuses plaques d’amyloïde, la recherche nous invite désormais à regarder de plus près un acteur discret mais puissant : notre système immunitaire.

Ce système, c’est notre armée intérieure. Il veille à repousser tout ce qui menace notre équilibre, du simple rhume aux infections les plus sournoises. Mais voilà : dans la maladie d’Alzheimer, il semblerait que cet allié précieux se dérègle et contribue, sans le vouloir, à la progression des troubles.

Je crois important de comprendre ce mécanisme, parce qu’il éclaire autrement ce qui se passe « dans la tête », et, souvent, soulage un peu la culpabilité : non, la personne ne « fait pas exprès », et ce qui se joue n’est pas qu’une histoire de souvenirs.

L’inflammation : un feu qui couve dans le cerveau

Désormais, les chercheurs parlent souvent d’« inflammation cérébrale chronique », un phénomène discret mais persistant. Pour mieux visualiser : imaginez un bras qui enfle et rougit après une piqûre – c’est une inflammation. Dans le cerveau, on ne voit rien, mais les mécanismes sont similaires : des cellules immunitaires s’activent, libèrent des substances chimiques, et finissent, sur la durée, par perturber le fonctionnement des neurones.

Le cerveau possède aussi sa propre “police” : ce sont les cellules de la microglie. Elles ont pour mission de “nettoyer” les détritus (protéines anormales, cellules mortes). Dans Alzheimer, la microglie se dérègle, s’active trop, et au lieu de réparer, elle alimente le feu. Selon plusieurs études, l’inflammation pourrait commencer des années avant les premiers troubles de la mémoire (Inserm, 2022).

  • Dans le cerveau sain : la microglie protège et répare.
  • Dans Alzheimer : elle s’emballe, attaque parfois les “bons” neurones, et n’arrive plus à éliminer correctement les plaques d’amyloïde.

Des chiffres pour mieux comprendre l’importance du système immunitaire

  • Jusqu’à 50% des personnes ayant des troubles cognitifs auraient une inflammation décelable dans le liquide cérébro-spinal (source : The Lancet Neurology, 2016).
  • Chez certaines personnes qui présentent un risque génétique (porteurs du gène APOE ε4), les marqueurs d’inflammation sont décelables 10 ans avant les premiers symptômes (Nature Communications, 2021).
  • Des médicaments anti-inflammatoires sont testés dans Alzheimer, mais aucun à ce jour n’a prouvé d’efficacité suffisante pour être recommandé en prévention ou en traitement (Journal of Alzheimer's Disease Research, 2022).

Ce sont des données qui peuvent paraître techniques, mais elles montrent à quel point comprendre le rôle du système immunitaire permet aussi de réinterroger nos façons d’accompagner les personnes malades.

Ce que racontent les familles : « Depuis qu’il est tombé malade, tout l’affecte. Une simple infection prend des proportions énormes. »

De nombreuses familles me disent que leur proche atteint d’Alzheimer devient « fragile comme du cristal » face aux moindres infections. Cela n’est pas anodin : fièvre, infection urinaire, bronchiolite… peuvent souvent aggraver brutalement la confusion, déclencher des troubles du comportement, voire entraîner une perte d’autonomie supplémentaire en quelques jours.

Pourquoi ? Parce que le cerveau malade, déjà fragilisé par l’inflammation chronique, ne supporte plus les assauts extérieurs comme avant. Le système immunitaire fait ce qu’il peut, mais ses réactions perdent en finesse.

  • 88% des personnes âgées atteintes d’Alzheimer présentent une aggravation temporaire ou durable des troubles après un épisode infectieux (HAS, 2021).
  • Les hospitalisations pour infection sont associées à un risque doublé d’altération du langage et de la marche dans les 6 mois suivants (source : étude française, 2019).

C’est pourquoi il est important de rester très attentif au moindre signe de fièvre, même discret, et de consulter tôt. Et aussi, de ne pas se sentir « en échec » quand même une grippe peut bouleverser tous les progrès des semaines précédentes.

L’immunité, ce n’est pas que des défenses : elle fabrique aussi la “mémoire”

Ce détail m’a toujours frappée : le mot « immunitaire » vient du latin « immune », protégé. Mais le système immunitaire ne fait pas que défendre, il est aussi le “chef d’orchestre” de la mémoire de nos infections passées. Or, dans Alzheimer, on observe que cette mémoire immatérielle s’efface aussi. Certaines personnes oublient qu’elles ont été vaccinées, ou que leur corps a déjà rencontré un microbe.

Dans des études récentes, des chercheurs ont même montré que les personnes atteintes d’Alzheimer produisent parfois moins d’anticorps après certains vaccins, notamment contre la grippe ou la COVID-19 (JAMA Neurology, 2022).

  • Moins de 60% de “réponse vaccinale” jugée efficace chez les personnes ayant un Alzheimer modéré ou sévère.

Cela explique pourquoi la prévention reste si importante… et pourquoi on rassure rarement assez les proches : faire vacciner, c’est un geste simple qui protège la personne et son entourage. Vous n’êtes pas seul, les professionnels peuvent vous guider à chaque étape.

Ce que la recherche nous apprend – et comment cela impacte le quotidien

Depuis 2021, de grands essais cliniques cherchent à “moduler” l’immunité dans Alzheimer, plutôt que de la supprimer (ce qui n’est pas souhaitable chez des personnes déjà fragilisées). Par exemple, de nouveaux anticorps (comme l’aducanumab ou le lecanemab) ciblent les dépôts anormaux tout en freinant l’inflammation. Ils sont prometteurs mais entraînent aussi des effets secondaires (inflammation cérébrale localisée, œdèmes…).

Côté vie quotidienne, des gestes simples protègent aussi l’équilibre immunitaire :

  • Alimentation variée : Les probiotiques (présents dans les yaourts) montrent un effet bénéfique sur la barrière intestinale et donc sur l’inflammation chronique (Nutrients, 2021).
  • Sommeil suffisant : Les nuits courtes ou très fragmentées augmentent la production de protéines anormales et d’inflammation (source : Sleep Foundation).
  • Activité physique douce et régulière : Elle stimule la sécrétion d’endorphines et d’autres substances qui modèrent l’inflammation chronique.

Quelques gestes concrets, parfois difficiles à installer au quotidien. Mais si, aujourd’hui, il ou elle a participé à une promenade de 10 minutes ou mangé une compote avec appétit, c’est déjà une victoire pour son cerveau, mais aussi pour son système immunitaire.

Questions fréquentes sur l’immunité et Alzheimer

  • « Doit-on donner des compléments pour “stimuler” l’immunité ? » Non, sauf avis médical. Les produits en pharmacie n’ont pas montré d’effet prouvé dans la maladie d’Alzheimer, et certains peuvent même déséquilibrer le métabolisme ou gêner les traitements habituels.
  • « Les vaccins sont-ils moins efficaces ? » La protection est parfois diminuée, mais il reste important de les proposer. En cas de doute, le médecin pourra contrôler la vaccination et, si besoin, compléter ou renforcer celle-ci.
  • « L’inflammation peut-elle expliquer les changements de comportement ? » Oui, partiellement. Une infection ou un épisode inflammatoire peut aggraver temporairement l’agitation, la confusion, ou la fatigue profonde. Reconnaître cette origine aide à agir vite, sans accuser ni culpabiliser la personne malade.

Accompagner, malgré les incertitudes

Beaucoup de familles me disent : « On voudrait tellement agir, mais tout semble nous échapper. » Comprendre que le système immunitaire est en première ligne dans Alzheimer, c’est accepter que beaucoup de choses ne dépendent ni de la volonté, ni du caractère, ni de l’attitude du malade ou de ses proches.

Cela invite à plus de douceur envers soi-même, à valoriser l’attention portée aux petits signes du quotidien, et à garder un lien étroit avec les professionnels de santé. Il n’y a pas de recette miracle, mais chaque acte de soin – vérifier une température, encourager à bien dormir, partager un bon repas – est une façon de soutenir et de réconcilier le corps et l’esprit, malgré la maladie.

La route reste complexe. Mais, au fil des découvertes sur l’immunité, c’est une nouvelle lueur d’espoir pour mieux comprendre, prévenir, et, parfois, freiner le cheminement d’Alzheimer.

N’hésitez pas à interpeller votre médecin ou votre équipe référente. Et retenez : vous faites déjà beaucoup.

Sources principales : Inserm, The Lancet Neurology, HAS, Journal of Alzheimer’s Disease Research, Nature Communications, Sleep Foundation, Nutrients, JAMA Neurology.

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