Les familles face à la maladie : le besoin de comprendre ce que mange le cerveau

Quand une famille arrive pour la première fois en consultation mémoire, la question du régime alimentaire n’est pas, d’emblée, dans toutes les têtes. Ce qui prévaut, c’est l’inquiétude : “Pourquoi ne reconnaît-il plus sa petite-fille ?” Mais très vite, d’autres interrogations surgissent. “Peut-on faire quelque chose pour ralentir la maladie ?” Souvent, une mère ou un conjoint épuisé me demande : “L’alimentation, ça change vraiment quelque chose pour la mémoire ?”

C’est une question que beaucoup se posent, et c’est normal. Parce que lorsqu’on affronte la maladie d’Alzheimer ou une démence apparentée, chaque piste est importante, chaque espoir compte. Et puis, l’idée que l’on puisse reprendre (un peu) la main sur la maladie par l’assiette, c’est une façon de retrouver du pouvoir d’agir – même simplement, même modestement.

Mais derrière cette question, se cachent des concepts complexes. L’un d’eux, qui prend une place de plus en plus centrale dans la recherche, c’est celui de l’inflammation cérébrale.

Qu’est-ce que l’inflammation cérébrale ?

L’inflammation cérébrale, dans la maladie d’Alzheimer, ce n'est pas un "feu" visible, comme quand une articulation gonfle après une entorse. C’est un processus silencieux, chronique, où certaines cellules du cerveau – les cellules microgliales et astrocytaires – s’activent comme des gardiens devenus nerveux.

Elles libèrent alors des substances appelées cytokines, qui sont des messagers de l’inflammation. Dans un cerveau sain, ces messagers sont utiles : ils défendent le cerveau en cas d’agression. Mais dans l'Alzheimer, ou en vieillissant, cette inflammation devient permanente, et finit par être toxique pour les neurones.

  • Au début, l’inflammation cherche à "réparer";
  • À la longue, elle aggrave la mort neuronale et gêne la communication entre les cellules.

La littérature scientifique montre que cette inflammation chronique favoriserait l’évolution des troubles cognitifs [Alzheimer’s Society]. On soupçonne même qu’elle participe à la survenue des symptômes comportementaux (agitation, irritabilité).

Le lien entre alimentation et inflammation : ce que l’on sait aujourd’hui

On entend souvent parler d’aliments “anti-inflammatoires” dans les magazines de santé. Mais qu’en est-il au niveau du cerveau, et face à la maladie d’Alzheimer ?

De nombreuses études, surtout depuis les années 2010, confirment que l’alimentation influe sur les processus inflammatoires, y compris au niveau cérébral. C’est ce qu’on nomme parfois le concept d’“inflammaging” : le vieillissement s’accompagne d’une inflammation légère, mais persistante, qui pourrait être accentuée (ou atténuée) par notre alimentation (Fonte : Franceschi et al., 2012).

  • Les lipides saturés, les sucres rapides ou une surabondance de produits ultra-transformés stimulent, au fil du temps, cette inflammation silencieuse, y compris dans le cerveau (Source : Alzheimer’s Association).
  • À l’inverse, certains régimes alimentaires, comme le régime méditerranéen, ont montré une capacité à freiner la progression de l’inflammation, et à préserver le fonctionnement cérébral (Étude PREDIMED, 2018).

Ce n’est donc pas “magique”, ni immédiat : il s’agit d’une action lente, globale, mais bien réelle. Le cerveau, comme le reste du corps, se nourrit de ce qu’on lui donne.

Aliments clé : que privilégier, que limiter ?

Parmi les grandes questions que vous me posez : “Concrètement, que peut-on mettre/retirer de l’assiette pour protéger le cerveau ?”

Ce qui favorise l’inflammation cérébrale (à limiter)

  • Acides gras saturés : présents dans la charcuterie, les plats préparés, les pâtisseries industrielles et certains fromages. Ils sont associés à une activation accrue des cellules inflammatoires cérébrales (Valdearcos et al., 2009).
  • Sucres rapides (boissons sucrées, biscuits, céréales raffinées) : un excès pérennise l’inflammation et augmente, à terme, le risque de troubles de la mémoire.
  • Additifs et produits ultra-transformés : peu d’études spécifiquement en lien avec le cerveau vieillissant, mais le lien avec l’inflammation systémique est désormais reconnu.

Ce qui protège ou apaise (à privilégier)

  • Oméga-3 (poissons gras – maquereau, sardine, saumon, huile de colza ou de noix) : ils soutiennent la fabrication d’anti-inflammatoires naturels dans le cerveau, et ralentissent la mort neuronale [Bazinet et Layé, 2014].
  • Légumineuses, fruits et légumes colorés : riches en polyphénols et fibres, qui freinent l’inflammation. Par exemple, les fruits rouges (myrtilles, fraises) ou les légumes verts (brocolis, épinards) [Shukitt-Hale et al., 2020].
  • Noix et graines : riches en acides gras protecteurs.
  • Épices douces (curcuma, gingembre) : certains composés naturels sont étudiés depuis plusieurs années pour leur potentiel anti-inflammatoire cérébral, notamment la curcumine.

À noter : pour les personnes âgées, l’alimentation ne doit jamais devenir une contrainte trop lourde. Il s’agit de s’adapter à leurs goûts, à la mastication, d’éviter la dénutrition.

Focus : le régime méditerranéen et le MIND, deux alliés pour le cerveau ?

Depuis quelques années, deux modèles alimentaires reviennent souvent dans les études sur l’inflammation cérébrale et la prévention d’Alzheimer :

  • Le régime méditerranéen, riche en fruits, légumes, poissons, huile d'olive, noix, céréales complètes, et basé sur une réduction des apports en viande rouge et produits sucrés.
  • Le régime MIND (“Mediterranean-DASH Intervention for Neurodegenerative Delay”) : il allie le meilleur du régime méditerranéen et du régime DASH (anti-hypertension), avec une insistance sur les baies, légumes à feuilles, noix et une réduction forte des aliments transformés.

L’étude américaine MIND (2015, Morris et al.) a montré que :

  • Les personnes suivant strictement le régime MIND voyaient leur risque de maladie d’Alzheimer réduit de près de 35% sur une période de 5 ans.
  • Ceux qui s’y tenaient “moyennement” bénéficiaient aussi d’un effet protecteur, avec une réduction du risque de 18%… On n’est pas obligé d’être parfait !

Ici, ce qui compte, ce n’est pas la perfection, mais la progression. Chaque changement, même modeste, compte.

Comment adapter ces conseils au quotidien, à la maison ?

Nombreux sont les aidants qui s’inquiètent : “Maman, aujourd’hui, ne veut plus toucher à son assiette.” Vous êtes aussi plusieurs à me dire que les plats “sains” ne sont pas toujours synonymes de plats aimés : le saumon n’a pas forcément de succès face à une purée-jambon toute simple.

Quelques pistes concrètes :

  1. Cuisiner ensemble des recettes simples : transformer des classiques en les adaptant (purée de légumes colorés, omelette aux épinards, poisson pané maison…). L’important, c’est de rendre le repas rassurant.
  2. Soutenir les petits plaisirs alimentaires : parfois, c’est une compote maison, ou quelques noix en collation. Tout compte, chaque ajout “protecteur” est une victoire.
  3. Utiliser des épices douces pour le goût et pour leurs effets potentiellement bénéfiques, sans rendre le plat trop fort pour des papilles vieillissantes.
  4. Éviter la culpabilité : il y aura des jours sans légumes, ou avec une part de gâteau industriel. Ce qui compte, c’est la tendance sur le long terme, pas la perfection quotidienne.
  5. Prendre en compte la mastication et la déglutition : privilégier des aliments fondants, et ne jamais forcer.

Un point à retenir : la convivialité, le plaisir et la régularité des repas ont un effet positif sur la santé cérébrale, indépendamment de la composition nutritionnelle. Un repas partagé est, lui aussi, “anti-inflammatoire”.

Ce que la science ne dit pas (encore) : prudence face aux promesses miracles

La tentation d’une solution miracle est parfois grande ; c’est humain. Mais il est important de rappeler certaines limites :

  • Aucune alimentation ne guérit Alzheimer. Les ajustements alimentaires peuvent freiner, accompagner, soutenir ; pas effacer la maladie ni annuler ses symptômes.
  • Compléments alimentaires : leur effet sur l’inflammation cérébrale fait encore débat. Les études restent contradictoires, surtout chez les personnes très âgées ou déjà malades. Toujours en parler au médecin.
  • Prudence avec les régimes très restrictifs : ils entraînent des carences parfois dangereuses, surtout chez les personnes fragilisées.

Ce qu’on sait : une alimentation variée, équilibrée et globalement “méditerranéenne” protège aussi des risques cardiovasculaires (hypertension, diabète), eux-mêmes liés à l’évolution de la maladie d’Alzheimer. Prendre soin de son assiette, c’est donc soigner le cerveau et le cœur.

Pour aller plus loin : entre soutien, bienveillance et petits pas

Au fil de mes rencontres, j’ai pu constater que si la science avance, ce sont parfois les gestes simples du quotidien qui font la différence : préparer ensemble un plat apprécié, rassurer au moment du repas, ne pas s’inquiéter d’un écart.

  • Oui, l’alimentation a un rôle sur l’inflammation cérébrale. Pas toute seule : il s’agit d’une démarche globale, faite d’activité physique, de moments partagés, et parfois simplement de petits ajustements dans l’assiette.
  • On progresse à son rythme : changer, c’est possible à tout âge, à petits pas. Chaque effort compte, mais aucun n’est obligatoire ou culpabilisant.
  • Vous pouvez évoquer ces pistes avec les soignants, les diététiciens ou le médecin traitant. Ils peuvent aider à adapter ces conseils à chaque situation.

Si ce sujet vous questionne, n’hésitez pas à en parler lors d’une prochaine consultation. L’alimentation est une composante parmi d’autres, mais elle peut aussi devenir un temps de partage, de plaisir et, parfois, une petite source d’espoir.

Parce que modifier l’inflammation cérébrale par l’alimentation, c’est aussi — et surtout — retrouver un peu de maîtrise, de douceur et de lien dans l’épreuve de la maladie.

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