Le cerveau : une gigantesque toile de connexions

Pour visualiser ce qui se passe, il faut d’abord se rappeler d’une chose : le cerveau humain est une vaste forêt composée de près de 86 milliards de neurones (source : Nature). Chaque neurone envoie et reçoit en permanence de petits signaux électriques et chimiques. À l’endroit où deux neurones se "parlent", on trouve une synapse : c’est la minuscule passerelle où se joue l’essentiel de la communication cérébrale.

  • Un neurone transmet un signal sous forme électrique le long de son axone.
  • À l’extrémité, ce signal provoque la libération de substances appelées neurotransmetteurs (comme l’acétylcholine, la sérotonine...)
  • Ces substances franchissent la synapse et "donnent le top départ" au neurone suivant pour poursuivre le message.

Dans un cerveau en bonne santé, ces échanges sont fluides et organisés. C’est ainsi qu’on réfléchit, qu’on se souvient, qu’on reconnaît un visage cher ou qu’on trouve ses clés le matin.

Alzheimer : une maladie qui dérègle ce dialogue

Avec la maladie d’Alzheimer, petit à petit, cet équilibre se rompt. Cela ne survient pas du jour au lendemain. C’est un processus qui s’installe, parfois des années avant les premiers symptômes évidents.

Les scientifiques ont identifié deux grands coupables :

  • Les plaques amyloïdes : ce sont des amas de protéines bêta-amyloïde qui s’accumulent anormalement entre les neurones. Elles gênent le passage des signaux et "encombrent" l’espace entre les cellules, comme du gravier déposé sur une route pendant la nuit.
  • Les dégénérescences neurofibrillaires : à l’intérieur des neurones, une autre protéine nommée tau se dérègle, formant des sortes de filaments emmêlés. Cela bloque petit à petit le bon fonctionnement interne du neurone, qui ne peut plus faire circuler ses nutriments et ses messages.

Résultat : les neurones « n’arrivent plus à bien dialoguer », ou parfois se taisent complètement.

Ce qui change dans la communication neurone à neurone

  • Perte de connexion : Sous l’effet des plaques et des dégénérescences, certains neurones "meurent" et la connexion n’existe plus. Selon l’Inserm, la maladie détruit jusqu’à 40% des synapses dans certaines zones du cerveau, notamment l’hippocampe, avant même que le neurone ne disparaisse (source : Inserm).
  • Déficit en neurotransmetteurs : Surtout au début, le cerveau manque d’acétylcholine, un messager chimique essentiel pour la mémoire et l’apprentissage. Cela explique pourquoi certains médicaments tentent d’augmenter ce neurotransmetteur.
  • Propagation de l’atteinte : La défaillance commence surtout dans les régions de la mémoire (hippocampe, cortex entorhinal), puis s’étend aux zones du langage, du raisonnement et du comportement. Chaque nouvelle région touchée perturbe un peu plus la vie quotidienne.

Quelles conséquences dans la vie de tous les jours ?

Ces mécanismes, très biologiques, ont des effets que vous connaissez sûrement bien si vous accompagnez une personne malade. Ce ne sont pas juste des "trous de mémoire". Ce sont des impossibilités réelles pour le cerveau d’acheminer, recevoir, ou traiter certaines informations.

  • "Il oublie ce que je viens de dire" : quand l’hippocampe (le centre de la mémoire) perd ses connexions, le cerveau ne parvient plus à stocker de nouveaux souvenirs. Au bout de quelques minutes, l’information a disparu.
  • Paroles hachées, phrases incomplètes : l’atteinte des zones du langage (aires de Broca et Wernicke) rend difficile la recherche des mots, la construction des phrases, la compréhension d’instructions complexes. On peut avoir l’impression que la personne "perd le fil".
  • Comportements imprévisibles : comme les circuits de l’attention et de la régulation émotionnelle sont perturbés, il peut y avoir de l’agitation, de l’agressivité, ou au contraire des phases de retrait. La personne ne maîtrise pas toujours ses réactions, ce n’est pas volontaire.
  • Difficultés à reconnaître les visages ou les lieux familiers : le cerveau ne fait plus les associations nécessaires pour transformer un visage vu en souvenir stable ou pour relier un lieu à sa fonction ("Ça, c’est la cuisine").

Chacun de ces symptômes est le reflet direct d’une communication abîmée entre les neurones. Et cela progresse au fil du temps, touchant des domaines de plus en plus variés.

Pourquoi la communication s’altère-t-elle aussi vite ?

On me pose parfois cette question : "Pourquoi, d’un mois à l’autre, la situation peut-elle tellement changer ? Il savait encore mettre la table, et maintenant il ne trouve même plus la salle à manger." Pour comprendre, il faut imaginer un réseau : quand un fil est coupé, le courant peut parfois passer par un autre chemin. Mais si plusieurs câbles sont coupés, le réseau tombe en panne à grande échelle.

  • Au début, le cerveau compense, utilise d’autres circuits pour pallier les pertes.
  • Mais au fur et à mesure que la maladie progresse, de plus en plus de circuits sont touchés.
  • Les symptômes évoluent souvent par "paliers", avec des périodes relativement stables puis des aggravations parfois brutales. Parfois, une infection ou un simple changement d’environnement suffit à faire "sauter le courant" de façon plus aiguë.

On estime que le cerveau peut déjà avoir perdu des millions de synapses avant que n’apparaissent les premiers trous de mémoire visibles (source : Fédération Alzheimer). C’est pourquoi, si votre proche vous semblait aller "à peu près bien" hier, mais bien moins ce mois-ci, ce n’est pas de votre faute. Ce n’est pas un manque d’attention ou une erreur de votre part.

Ce qu’on sait aujourd’hui – et les pistes pour demain

Depuis quelques années, la recherche avance. On comprend mieux, grâce à l’imagerie cérébrale et aux prélèvements de liquide céphalo-rachidien, ce qui se passe « en direct » dans le cerveau d’un malade d’Alzheimer. On sait aussi que d’autres facteurs peuvent perturber encore plus cette communication :

  • Des maladies associées comme les accidents vasculaires, le diabète ou un excès de cholestérol, qui fragilisent l’irrigation du cerveau.
  • Le manque de sommeil, du stress chronique, ou une alimentation déséquilibrée, qui accentuent le stress oxydatif déjà présent dans la maladie.

De nouveaux traitements cherchent à ralentir la formation des fameuses plaques amyloïdes ou à protéger les synapses encore fonctionnelles. Ces pistes sont encore en évaluation dans de grands centres de recherche internationaux (source : Alzheimer’s Association).

Comment accompagner au mieux, au quotidien ?

Face à ces troubles de la communication entre neurones, il n’existe pas de baguette magique. Mais quelques gestes concrets peuvent aider à retisser un peu de lien, même quand les mots s’envolent.

  • Parler lentement, clairement, en phrases simples : cela laisse le temps au cerveau de « traiter » le message même si certains circuits fonctionnent moins bien.
  • Regarder la personne dans les yeux, poser une main : le contact non verbal passe souvent mieux quand les mots deviennent difficiles.
  • Répéter sans s’énerver, avec douceur : cela ne relance pas la mémoire, mais rassure sur la disponibilité affective et maintient la relation.
  • Utiliser des repères visuels ou des gestes : montrer un objet, mimer une action, autant de façons de donner des indices en plus pour la compréhension.

Chaque petit moment où la communication "passe", même de manière imparfaite, est déjà une victoire sur la maladie.

Un pont toujours possible, même dans la tempête

Ce qui frappe souvent, lorsque la communication devient difficile, c’est ce mélange de chagrin et de frustration : « Il n’est plus tout à fait là. » C’est normal de ressentir cela, mais il arrive aussi que, malgré la maladie, des regards, une chanson connue, ou le simple fait de tenir la main soient porteurs de reconnaissance. Les émotions, elles, traversent encore même si les mots vacillent.

La communication perturbée par Alzheimer n’est jamais un échec personnel. Elle traduit une maladie profondément biologique, qui bouleverse les circuits du cerveau. Pourtant, avec patience et compréhension, on peut encore parfois retisser le lien, autrement – par la tendresse, la posture, la voix, ou la présence silencieuse.

Chaque effort pour comprendre ce qui se joue au niveau des neurones aide à soulager le sentiment d’impuissance. Si aujourd’hui la parole vient moins facilement, rappelez-vous : il reste d’autres chemins, d’autres formes de présence. Vous faites déjà beaucoup.

Sources :

  • Inserm – Dossier Alzheimer : https://www.inserm.fr/dossier/alzheimer/
  • Nature, 2012, "How many neurons are in the human brain?” : https://www.nature.com/articles/035081a0
  • Alzheimer’s Association – Research : https://www.alz.org/research
  • Fédération Alzheimer : https://www.francealzheimer.org/comprendre-la-maladie/

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