Ce qu’on sait maintenant sur les défenses immunitaires du cerveau

Pendant longtemps, on a cru que la maladie d’Alzheimer s’expliquait uniquement par l’accumulation de protéines toxiques (plaques amyloïdes, protéines Tau) dans le cerveau. Mais, à partir des années 2010, des chercheurs se sont penchés sur une autre question : que fait le système immunitaire, celui du cerveau, face à cette agression ?

  • Le cerveau possède sa propre « petite armée » : les cellules microgliales. Elles repèrent les anomalies, nettoient, dévorent ce qui nuit au cerveau. Un peu comme les agents d’entretien.
  • Parfois, cette armée s’emballe. Au lieu de protéger, elle participe malgré elle à la destruction, en produisant une inflammation chronique qui abîme les neurones sains.
  • Plusieurs études l’ont prouvé : chez près de 60% des personnes atteintes d’Alzheimer, on retrouve des marqueurs d’inflammation microgliale (source : INSERM, « Le rôle du système immunitaire dans Alzheimer », 2021).

Ce n’est donc plus une histoire d’« encrassement » simple, mais de réaction de défense déréglée.

Pourquoi s’attaquer à la réponse immunitaire : ce que les chercheurs ont découvert

Traditionnellement, les médicaments d’Alzheimer cherchaient à améliorer les symptômes (perte de mémoire, désorientation…). Mais les avancées de vingt dernières années tentent d’agir sur une des causes supposées de la maladie.

  • Les protéines anormales accumulées (notamment la bêta-amyloïde) déclenchent la réaction immunitaire.
  • La microglie, l’actrice clé : elle devrait normalement « nettoyer » ces dépôts mais, épuisée ou mal programmée, elle finit par alimenter le cercle vicieux de l’inflammation et de la destruction.
  • On comprend peu à peu : Si on arrive à « aider » ce système immunitaire — à le calmer ou à le rendre plus efficace, selon ce qu’il fait — on peut peut-être ralentir la maladie.

Cette piste immunitaire change le prisme de la recherche et des futurs traitements.

Quels sont les traitements aujourd’hui développés ?

Il y a plusieurs stratégies à l’étude. Mais ce sont surtout les anticorps monoclonaux qui, depuis quelques années, suscitent beaucoup d’espoir… et de questions.

1. Les anticorps monoclonaux ciblant la protéine amyloïde

Voici les traitements dont vous entendez parfois parler au journal ou en consultation mémoire : le lécanemab (Leqembi) et le donanemab, par exemple.

  • Comment ça marche ?
    • On injecte un anticorps (molécule du système immunitaire fabriquée en laboratoire) par perfusion dans le sang du patient.
    • Ce « soldat » va reconnaître les plaques amyloïdes, s’y fixer, et permettre leur élimination par la microglie.
    • L’objectif : relancer une “bonne” immunité pour nettoyer le cerveau.
  • Pour qui ?
    • Pour l’instant, ces traitements sont surtout testés en début de maladie (stade léger à modéré, diagnostic précoce).
    • Certains essais sur des sujets à risque mais sans symptômes (pré-clinique) sont en cours.
  • Quels résultats ?
    • Le lécanemab ralentit la progression de la maladie de 27% sur 18 mois (source : NEJM, 2022), ce qui peut se traduire par quelques mois d’autonomie gagnée.
    • Le donanemab montre aussi un ralentissement sur le score cognitif, mais chez des personnes très précocement diagnostiquées.
    • Ce n’est pas un arrêt de la maladie, ni une guérison.
  • Quels risques ?
    • Effets secondaires notables : œdèmes cérébraux, micro-hémorragies (ARIA), survenus chez 21% des patients dans certaines études (source : FDA, 2023).
    • Besoin d’un suivi très strict (IRM régulières), donc usage hospitalier pour l’instant, réservé à des profils très spécifiques.

2. D’autres pistes plus émergentes : modulation de la microglie et immunothérapies cellulaires

  • Inhibiteurs de l’inflammation : Certaines molécules cherchent non plus à « nettoyer » mais à calmer la réaction inflammatoire excessive de la microglie (exemple : essais sur les inhibiteurs de la tyrosine kinase SYK, phase 1 à 2, source : Alzheimer’s Association 2023).
  • Immunothérapies cellulaires : Elles pourraient « reprogrammer » la microglie pour qu’elle retrouve son rôle bénéfique, mais ce sont encore des stratégies étudiées sur modèles animaux (source : INSERM).

Et, à côté, la recherche explore des voies plus larges (compléments du système immunitaire inné, modulation du microbiote pour influencer la neuro-inflammation), mais nous ne sommes pas encore à l’étape des essais cliniques chez l’humain.

Ce que cela change (ou pas) dans le quotidien : limites et perspectives

Il y a quelques années, on parlait d’“années perdues” parce que les essais décevaient. Désormais, on mesure l’espoir — mais aussi la prudence.

  • Ces traitements ne concernent pas encore la majorité des personnes diagnostiquées. Ils nécessitent un diagnostic précoce, des IRM, une perfusion régulière — ce qui reste, en France, du domaine hospitalier.
  • L’effet est modeste. Même si le ralentissement existe (plusieurs mois gagnés avant d’atteindre un stade sévère), il n’y a pour l’instant aucune réversion, et l’impact sur la vie réelle reste limité par le risque d’effets secondaires.
  • Ils s’inscrivent dans une prise en charge globale. Le soutien à domicile, la stimulation cognitive, la prévention des complications restent au cœur du quotidien.

Mais ils ouvrent une nouvelle porte : celle d’une maladie que l’on commence à comprendre comme un « déséquilibre immunitaire » autant qu’un empilement de troubles de mémoire. Cela redonne aussi espoir à ceux qui se sentent parfois impuissants : de nombreux essais cliniques sont en cours, et la mobilisation internationale (2030 : plus de 153 millions de personnes auront une démence, source OMS 2023) accélère la recherche.

Comment en parler avec vos proches ?

On me demande souvent, lors des ateliers familles, “Faut-il essayer ces médicaments ?”. Voici les messages que je recommande de transmettre :

  • Les traitements qui ciblent l’immunité du cerveau ne sont pas encore accessibles à tous : il s’agit d’une avancée, mais pas d’une révolution immédiate.
  • Ce sont des pistes prometteuses, pas des solutions miracles. La maladie reste difficile ; il est normal de ressentir de la frustration devant les limites des médicaments.
  • Vos choix valent toujours : ce que vous faites au quotidien, votre accompagnement, la qualité de vie à domicile, restent le plus important pour votre proche… et pour vous-même.

Pour aller plus loin : où trouver de l’information fiable ?

Retenir l’essentiel

Aujourd’hui, la recherche sur la maladie d’Alzheimer avance vers des traitements qui s’attaquent à la défense immunitaire du cerveau. Leur efficacité est modeste, encadrée, mais réelle en début de maladie. Ils ne remplacent jamais l’écoute, l’attention, la douceur du quotidien. Mais ils illustrent une révolution silencieuse : derrière la maladie d’Alzheimer, il n’y a pas que des souvenirs qui s’effacent. Il y a aussi un cerveau qui se défend, un système qui lutte, maladroitement parfois. Et la science, peu à peu, apprend à l’accompagner.

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